Vue normale

Reçu avant avant-hier

Panne de créativité ou génie marketing ? Le business juteux des reboots et remakes

9 avril 2026 à 10:00

« Quand on en a vu un, on les a tous vus », soupire Debbie Reynolds dans Chantons sous la pluie. C’est un secret de polichinelle : la tambouille hollywoodienne suit à la lettre des recettes éprouvées, rodées, usées jusqu’à la corde. Une interminable série de dîners où l’on sert invariablement la même soupe. Seule change (parfois) la couleur du brouet.

S’ils ne datent pas d’hier, reboots et remakes font les beaux jours d’une industrie qui fait son beurre de licences sérielles ou cinématographiques, et capitalise ainsi sur la pantouflardise. Qu’on pense au reboot avorté de Buffy contre les vampires, au remake sériel de Harry Potter prévu en fin d’année ou à la résurrection de Dark Maul sur Disney+ (Maul : seigneur de l’ombre), la nostalgie n’a jamais eu autant le vent en poupe à Hollywood.

Pour certains, panne de créativité flagrante. Pour d’autres, génie marketing de haute volée. « Aujourd’hui, on vit dans un monde où tout repose sur des franchises établies, le plus sûr pour les studios, c’est de relancer quelque chose qui a déjà un public, déplorait Vince Gilligan dans une interview accordée à Variety au moment de la sortie de Pluribus. Il est plus difficile que jamais de faire produire un projet qui ne se base pas sur un film, un comics ou un jeu vidéo existant. Chaque génération mérite ses propres histoires, pas seulement celles de leurs grands-parents. »

Retour vers le futur

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Selon la définition qu’en donne le dictionnaire de l’Académie française, un remake « reprend le scénario d’une œuvre cinématographique [ou sérielle, ndlr] antérieure, généralement célèbre ». Vrai de l’inégalable version américaine de The Office, de Westworld, prodigieuse adaptation du premier film écrit et réalisé par Michael Crichton, mais aussi d’En thérapie, relecture de la série israélienne intitulée BeTipul. Dans son livre Comment penser les remakes américains ?, Jacqueline Nacache fait le procès d’un « puissant générateur d’oubli », qui « estompe sa ressemblance en se voulant le plus différent possible de l’original ».

The Office a connu de nombreux remakes, dont une version australienne.

Plus roublard, le reboot fait table rase du passé et revitalise une franchise dans les limites de son univers, à l’instar des Nouvelles aventures de Sabrina sur Netflix ou de l’inénarrable Battlestar Galactica. On voit combien la frontière entre les deux méthodes de ripolinage peut être poreuse. Et lessive souvent un public acquis de longue date. « La série LA PLUS INUTILE jamais vue. C’est quoi ce bordel ?! », bougonne déjà un twittos en réaction à la première bande-annonce de la série Harry Potter. Sur X toujours, ils sont en revanche nombreux à admettre s’être délectés de Mercredi, à la fois reboot et spin-off de La famille Addams.

La mémoire dans la peau

Les chiffres sont à l’avenant. D’après les données de Tudum by Netflix, les deux premières saisons du reboot de La famille Addams trustent le classement des séries les plus populaires du géant du streaming, avec près de 3 milliards d’heures de visionnages cumulées au compteur. Matrice d’une franchise arborescente, Game of Thrones se taille encore et toujours la part du lion sur HBO Max, tandis que The Acolyte, énième embranchement de Star Wars, se hisse sur la deuxième marche du podium des productions originales les plus regardées sur Disney+ en 2025, selon Luminate.

Les nouvelles aventures de Sabrina a rencontré un large succès sur Netflix.

Un filon plus que rentable : à titre d’exemple, Parrot Analytics avance que Mercredi aurait généré 360 millions de dollars en revenus publicitaires et abonnements pour Netflix entre sa mise en ligne initiale et mars 2025. « Si tout le monde a tout vu, à quoi bon refaire du même ? », s’interroge à juste titre la critique de cinéma Sandra Onana dans un billet d’humeur publié par Libération, en 2021.

La réponse vient peut-être de la résistance d’une infime partie de ces franchises indéboulonnables à l’obsolescence programmée du tout-venant des fictions déversées jusqu’à plus soif sur les plateformes de streaming. Des mythes pop incessamment remis au goût du jour – mutations socioculturelles obligent – sans en perdre leur quintessence. De grands récits populaires transmis d’une génération à l’autre, comme on lègue des photos de famille pour ne pas faire sombrer dans l’oubli ces images qui furent un jour mouvantes.

The Testaments : la suite de The Handmaid’s Tale est-elle réussie ?

2 avril 2026 à 16:00

Si vous pensiez que The Handmaid’s Tale s’achevait par la chute du régime patriarcal brutal de Gilead, The Testaments est là pour rappeler que ce n’est absolument pas le cas. La saison 6 de la série culte proposait une note d’espoir, avec la libération de Boston par les rebelles, mais le pays n’était pas pour autant délivré. The Testaments se présente comme une suite qui s’intéresse aux adolescentes ayant grandi à Gilead. Ce n’était pas le cas des servantes de The Handmaid’s Tale, qui étaient des femmes libres et fertiles réduites à l’esclavage sexuel par un gouvernement misogyne et obsédé par son taux de fertilité.

Retour à Gilead

La gestation de The Testaments témoigne de la circulation créative entre les romans et les séries de cet univers dystopique : la première saison de The Handmaid’s Tale, créée par Bruce Miller en 2017, était adaptée du roman initial éponyme de Margaret Atwood, publié en 1985.

The Testaments.

Puis, la série a vogué de ses propres ailes pour les saisons suivantes, devenant un véritable phénomène culturel et accompagnant les mouvements #MeToo et les deux mandats présidentiels de Donald Trump aux États-Unis. Toute cette effervescence culturelle et politique a inspiré en retour Margaret Atwood, qui a écrit en 2019 The Testaments, alors que The Handmaid’s Tale était en cours de diffusion.

Dans le roman, qui prend en compte les développements de la série, l’histoire prend place 15 ans après la fin de cette dernière. Dans la série, cet écart est réduit à cinq ans. Bienvenue dans la prestigieuse et très stricte école de Tante Lydia (Ann Dowd), destinée à former les futures épouses des Commanders.

The Testaments.

Cette production chorale, chapeautée par Bruce Miller, suit en particulier les destins croisés d’Agnes MacKenzie (Chase Infiniti), une adolescente pieuse qui n’a connu que Gilead, et Daisy (Lucy Halliday), une « Pearl Girl », surnom donné aux jeunes étrangères qui subissent une « rééducation » au sein du régime théocratique.

De prime abord, on ne peut s’empêcher de se demander : a-t-on vraiment envie de retourner à Gilead ? Est-ce que tout n’a pas déjà été dit sur ce terrifiant régime durant les six saisons, inégales et éprouvantes, de The Handmaid’s Tale ?

Un changement de point de vue

Le principal intérêt de cette nouvelle œuvre, composée de dix épisodes pour sa première saison (trois épisodes initiaux diffusés le 8 avril sur Disney+, puis un rythme d’un épisode par semaine), réside dans son changement de point de vue.

The Testaments.

En effet, The Testaments adopte trois perspectives différentes, incarnées par des voix off : Agnes, une adolescente de Gilead (ses origines plus complexes sont révélées au cours de la saison) ; Daisy, une jeune femme ayant grandi à Toronto avant qu’un drame ne la laisse sans ressources ; et Tante Lydia, qui gère désormais l’école préparatoire des futures épouses de Gilead, surnommées les « Green », en référence à la couleur verte de leurs robes.

D’un côté, cette perspective inédite permet de s’intéresser à la première génération féminine endoctrinée à Gilead depuis l’enfance. De l’autre, contrairement aux servantes, la série se concentre sur le destin de jeunes filles de bonne famille, plus ou moins comparable à celui des jeunes femmes bourgeoises du XIXe siècle en Occident.

The Testaments.

La présence de Daisy, personnage considéré comme d’un rang inférieur, car étranger, et d’un casting de personnages aux origines diverses (comme Agnes ou Tante Vidala, le bras droit de Lydia, incarnée par Mabel Li) viennent contrebalancer ce focus sur les élites de Gilead. Mais, comme pour la série mère, cela implique de digérer une forte dissonance. Cet univers centré sur les violences patriarcales reste aveugle à l’un de ses corollaires terriblement d’actualité : le suprémacisme blanc.

Or, ces jeunes femmes sont élevées pour devenir l’équivalent des femmes blanches des maris esclavagistes du XVIIIe siècle. On leur apprend à (mal)traiter leur personnel : les Martha (des domestiques chargées du ménage et de la cuisine dans les familles des Commanders) et sans doute bientôt les Handmaids (elles existent encore et sont mentionnées dans la série).

Virgin Suicides à Gilead

Ceci étant dit, The Testaments possède des atouts, à commencer par son excellent casting de nouveaux visages : les actrices Lucy Halliday et Chase Infiniti portent solidement une grande partie de cette production sur leurs épaules, aux côtés de Rowan Blanchard et Mattea Conforti, qui sortent du lot des « Prunes » dans les rôles de Shunammite et Becka, respectivement la mean girl version Gilead et la BFF d’Agnes, qui nourrit des sentiments romantiques à son égard.

The Testaments.

Le casting de jeunes femmes est secondé par ceui des adultes, dont la toujours parfaite Ann Dowd dans le rôle de la crispante Tante Lydia. Le personnage, déjà bien exploré dans The Handmaid’s Tale, gagne en capital sympathie dans The Testaments. Elle apparaît moins illuminée que dans la série mère, moins sadique et de plus en plus consciente des failles du système auquel elle croit encore, ou peut-être déjà plus… De nouveaux flashbacks reviennent sur la fondation de Gilead et sur comment elle en est venue, par désir de survie, à devenir une figure éducative proéminente du régime autoritaire.

The Testaments.

La réalisation soignée et l’esthétique symétrique de The Testaments s’inscrivent dans la continuité de celles de The Handmaid’s Tale. Ses tons doux et sa photographie ouatée créent une ambiance vaporeuse et adolescente façon Virgin Suicides, mais aussi volontairement surannée. Comme dans le film iconique de Sofia Coppola, The Testaments a opté pour des choix musicaux décalés sur certaines scènes de transition clippesques (l’un des ADN de la série mère). Des sons rock alternatifs de groupes comme les Cranberries ou Alt-J viennent souligner la rébellion interne de ces jeunes femmes empêchées d’être des adolescentes et éduquées comme dans les années 1950.

The Testaments.

L’établissement de Lydia, où les futures épouses apprennent la broderie ou comment servir le thé, fait écho aux écoles d’arts ménagers, qui ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980. On y apprenait aux femmes à devenir de parfaites épouses et fées du logis, aux ordres de leur mari. Le régime dystopique de Gilead n’a rien inventé.

La religiosité et le tabou sur leur sexualité – quelle contradiction, alors qu’on attend d’elles qu’elles fassent des enfants ! – dans lesquels ces jeunes femmes sont éduquées résonnent aussi fortement avec le puritanisme américain qui effectue un come-back terrifiant depuis l’arrivée au pouvoir de Trump.

Un passage à l’âge adulte contrarié

Dans un régime qui essentialise les femmes, leur apprentissage apparaît comme une diversion en attendant le plus important : l’arrivée de leurs premières règles. Une serviette hygiénique blanche, du sang rouge. Des discussions à la fois inquiètes et excitées. De mémoire de sériephile, jamais un teen drama, genre pourtant centré sur l’adolescence, n’a filmé les règles féminines de façon aussi simple et réaliste.

The Testaments.

À Gilead, la première ménorrhée est accueillie par des cris de joie et un rituel bien précis. C’est le moment où les « Prunes », référence à la couleur de leurs tenues (que l’on peut aussi interpréter comme un clin d’œil au mouvement féministe et sa couleur violette) deviennent « éligibles » et peuvent revêtir une tenue verte dans l’optique de trouver un mari.

Nous voilà alors plongés dans un Bridgerton version dark : Agnes et les autres vont vivre leur premier bal, avec des partenaires de danse qui ont l’âge d’être leur père. Mais on leur dit que tout est normal et qu’elles doivent sourire.

The Testaments.

Malgré toutes les contraintes et humiliations que subissent ces jeunes femmes, leur infantilisation et leur éducation à l’effacement et au sacrifice, Daisy, Becka, Huldah et les autres restent des adolescentes, en proie à leurs premiers émois – Agnes en pince pour un garde, tandis que Becka a du mal à cacher son attirance pour Agnes –, à des accès de rage, à des amitiés intenses et à des désirs de rébellion plus fort encore que si elles avaient été élevées dans une démocratie.

À Gilead, elles apprennent à arborer un double visage. Mais, derrière les sourires et la bienséance, elles parviennent à se créer un langage adolescent et des codes qui n’appartiennent qu’à elle. C’est là que se niche toute la beauté de cette série, plus solaire que son aînée. Malgré l’environnement hostile, elle réserve en effet quelques séquences teintées d’humour.

The Testaments.

Faire preuve de sororité à Gilead, c’est déjà se révolter au cœur d’un régime qui divise les femmes pour mieux les dominer. Et s’il y a bien une chose que toutes les femmes ont en commun, c’est les violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent au cours de leur vie. Dans une intrigue qui prend une place de plus en plus importante au fil de la saison, la série aborde les violences sexuelles subies par les adolescentes et la façon dont Gilead y fait face.

Le syndrome The Handmaid’s Tale

Si l’univers tient la route et que l’on s’attache au fil de la saison au groupe d’adolescentes, on sent tout de même poindre certaines limites à The Testaments. Le personnage de Daisy semble une version rajeunie de June et le jeune garde Garth (Brad Alexander), dont s’éprend Agnes, fait quant à lui écho à Nick dans l’écriture de son personnage.

The Testaments.

Le risque de redite avec The Handmaid’s Tale réside aussi dans le fait que les personnages des deux séries possèdent le même but : faire tomber le régime de Gilead. Dès lors, on retrouve dans The Testaments des dilemmes (se sauver de Gilead sans ses proches ou rester se battre de l’intérieur ?) déjà explorés dans la série mère et des rebondissements potentiellement prévisibles, qui en deviennent agaçants.

Il aurait été plus intéressant de commencer cette nouvelle production juste après la chute de Gilead, pour explorer les inévitables résidus que laisse un régime comme celui-ci dans les esprits et les difficultés à recréer une démocratie, à abandonner tout un endoctrinement.

Le show nous réserve peut-être des surprises dans sa très probable deuxième saison : Disney+ n’a pas encore confirmé officiellement son renouvellement, mais l’équipe de production y travaille déjà. En tout cas, The Testaments devra prendre des risques pour ne pas tomber dans les mêmes impasses et incohérences que sa grande sœur. Mais l’espoir est permis, car, comme nous le dit Agnes en voix off : « Il n’existe rien de plus puissant qu’une adolescente. »

Quels mangas lire en 2026 ? Notre sélection de pépites incontournables

2 avril 2026 à 11:15

Shiba Inu Rooms, d’Esu Oomori, chez Doki Doki

Peut-on guérir de la solitude grâce à l’esprit d’un chien ? C’est le point de départ de Shiba Inu Rooms, une comédie rafraîchissante qui cache une profondeur inattendue. Momose Kori, lycéenne au flegme imperturbable, emménage dans un appartement au loyer dérisoire pour une raison singulière : le logement est hanté par Muu, un esprit de Shiba Inu au caractère bien trempé.

Loin de l’horreur, le récit explore une cohabitation chaotique où les silences de Kori se heurtent à la présence envahissante de ce gardien spectral. Derrière les situations loufoques, l’œuvre interroge avec délicatesse notre rapport aux autres et la difficulté de briser l’isolement social. Véritable phénomène éditorial au Japon – classé septième des recommandations des libraires en 2025 –, ce manga s’impose par sa capacité à transformer un pitch absurde en une fable touchante sur la reconstruction de soi. Une lecture dont on ressort avec un sentiment de réconfort immédiat.

Si nous pouvions rester ensemble pour toujours, d’Erika Kogiku, chez Moonlight

Avec Si nous pouvions rester ensemble pour toujours, la collection Moonlight de Delcourt s’éloigne de ses récits adolescents pour proposer une histoire d’amour à un âge plus rare en manga. Seiichi et Mitsuko forment un couple uni depuis plus de 50 ans, dont le quotidien paisible est soudain traversé par une question simple et vertigineuse : comment vivre l’un sans l’autre ? À partir d’un quiproquo et d’événements du quotidien, le récit déroule souvenirs, doutes et instants de complicité avec une grande simplicité. Sans pathos, l’œuvre évoque la fin de vie, la mémoire et l’attachement, en montrant que les interrogations sentimentales ne disparaissent jamais. Une lecture douce et accessible, portée par une vraie justesse émotionnelle.

The Hitman’s Fave, de Rintaro Oshima, chez Kurokawa

Dans la lignée directe de Sakamoto Days ou Spy x Family, The Hitman’s Fave joue sur un décalage savoureux : celui d’un assassin de légende, Owaru Endô, qui prend sa retraite pour se consacrer pleinement à sa passion pour les idoles japonaises. Désormais, son quotidien oscille entre les meet-and-greet et la menace constante de ses anciens employeurs de la pègre, bien décidés à le faire reprendre du service.

Cette comédie d’action propose une immersion rythmée dans la culture des fans, tout en offrant des séquences de combat d’une grande maîtrise graphique. Sous l’absurdité apparente des situations, le récit dessine le portrait d’un homme en quête de rédemption, cherchant simplement à protéger sa nouvelle vie et sa communauté.

The Merman Trapped in My Lake, de R. Ppobi et Mitchu, chez Kotoon

Adaptation papier d’un webtoon à succès, The Merman Trapped in My Lake propose une plongée singulière dans la dark romance gothique. Le récit s’articule autour de Servaine Noxirel, une jeune femme dont le quotidien bascule le jour où son père lui offre Mel, un homme-sirène captif. Ce qui commence comme une curiosité cruelle se transforme en un lien obsessionnel, marqué par une dévotion profonde mais bientôt assombri par la tragédie.

Visuellement, le titre se distingue par des planches aux dominantes bleues et roses qui soulignent l’atmosphère à la fois onirique et pesante du récit. Dépassant les 1,3 million de vues en France, ce dernier explore avec une certaine mélancolie les thèmes de la trahison et du sacrifice. Entre passion et vengeance, l’œuvre s’adresse à un public amateur de récits fantastiques intenses, où les émotions des protagonistes luttent constamment contre la rigueur de leur destin.

Les cent vues d’Utagawa, d’Akimi Yoshida, chez Panini

Connue pour Banana Fish, Akimi Yoshida revient avec une chronique de vie délicate située dans le même univers que Kamakura Diary. L’intrigue des Cent vues d’Utagawa se déroule à Kajikazawa, un village thermal où Kazuki Iida travaille aux côtés de la charismatique Tae Ogawa. Bien qu’indépendant de ses œuvres précédentes, ce récit déploie la même maestria narrative pour dépeindre les liens humains et le passage du temps dans un cadre bucolique. À travers un rapport presque mystique à la nature, Yoshida explore les drames familiaux et la solitude des orphelins, tout en conservant une légèreté bienvenue grâce à un humour singulier. Un manga contemplatif et juste, où la mélancolie côtoie la beauté des choses simples.

Eagle (Perfect Édition), de Kaiji Kawaguchi chez Panini

Eagle (Perfect Édition) suit Takashi Jô, un jeune journaliste originaire d’Okinawa qui perd sa mère et se retrouve seul au monde, ignorant tout de son père. Muté à Washington, il doit couvrir la campagne du premier candidat américain d’origine japonaise, sans comprendre pourquoi il a été choisi. Kaiji Kawaguchi mêle dans ce récit politique intrigue familiale, stratégies électorales et manipulations médiatiques, offrant une plongée fascinante dans les coulisses d’une élection présidentielle. Avec sa rigueur documentaire et sa capacité à mêler fiction et réalité, l’auteur, connu pour Zipang et Seizon Life, signe ici une fresque immersive et captivante, à la fois instructive et pleine de suspense, idéale pour (re)découvrir un classique du manga.

La 13e piste, de Kei Sanbe, chez Ki-Oon

La 13e piste, signé Kei Sanbe, nous plonge dans un thriller où le quotidien d’une famille banale bascule brusquement. Toya, jeune père d’un garçon souvent hospitalisé, partage avec lui une passion pour les jeux de piste, jusqu’au jour où de mystérieuses cartes postales apparaissent, prédisant des tragédies à venir. Impliqué malgré lui, Toya doit déchiffrer ces prophéties et tenter de les empêcher, tout en s’interrogeant sur leur auteur et sur son propre rôle dans cette histoire. Avec sa maîtrise des intrigues à tiroirs, l’auteur d’Erased transforme une famille ordinaire en protagonistes d’une course contre le temps, où passé, présent et futur s’entrelacent jusqu’à un dénouement inattendu.

COSMOS, de Ryuhei Tamura, chez Ki-Oon

Dans COSMOS, Ryuhei Tamura délaisse l’humour volcanique de Beelzebub pour une science-fiction plus sobre, ancrée dans le quotidien. Le récit suit Kaede, un lycéen capable de littéralement flairer le mensonge, recruté par Rin, une agente d’une compagnie d’assurance intergalactique. On y découvre que les aliens vivent parmi nous, gérant leurs tracas administratifs et leurs cotisations comme n’importe quel citoyen.

Tamura propose ici une œuvre hybride, alternant entre comédie de situation et réflexions plus mélancoliques sur la solitude, et qui se distingue par sa capacité à transformer l’imaginaire spatial en une chronique sociale délicate. C’est une lecture qui, sous couvert d’absurde, interroge avec justesse notre rapport à la vérité et notre difficulté à créer des liens sincères.

Cats and dragons, d’Izumi Sasaki, Amara et Mai Okuma, chez Doki Doki

Au cœur d’une forêt mystique, un dragon cracheur de feu mène une existence loin des clichés de la fantasy guerrière. Recueilli à sa naissance par une chatte, il a grandi convaincu d’appartenir à la gent féline. Désormais adulte, celui que tous surnomment le « tonton ailé » veille sur des portées successives de chatons aventureux. Cats and Dragon s’inscrit dans la lignée des récits feel good, misant sur la bienveillance et un humour léger.

Derrière la stature imposante du protecteur se cache une méfiance profonde envers l’humanité, héritée d’un passé douloureux. Pourtant, au fil des rencontres provoquées par ses protégés, le dragon réapprend la confiance. Le récit explore avec une certaine mélancolie le décalage entre les apparences et la réalité, tout en mettant en avant la sagesse simple des chats.

K-Pop Demon Hunters – Pour les fans et Le livre officiel de posters, chez Les livres du dragon d’or

Difficile d’avoir échappé au raz-de-marée K-Pop Demon Hunters. Après avoir conquis des millions de spectateurs sur Netflix, l’univers de Rumi, Mira et Zoey se décline désormais en librairie avec les premiers ouvrages officiels de la franchise. Pop-stars le jour et chasseuses de démons la nuit, les héroïnes s’exposent dans un album aux illustrations très mignonnes qui reprennent les codes et les personnages du film à succès.

En complément, un livre de posters rassemble 35 visuels iconiques, dont la célèbre couverture du Time de décembre 2025. Ces publications inaugurent une collection destinée à s’étoffer, permettant de prolonger l’immersion dans cette esthétique vibrante qui mêle chorégraphies et action surnaturelle.

Là où les étoiles filantes tombent, de Manmulsang, chez Kotoon

Sous le pinceau de Manmulsang (Lee Seul Gi), le monde de Tabel s’anime d’une poésie rappelant les productions du studio Ghibli. Dans ce royaume où chaque pluie d’étoiles filantes célèbre la naissance d’une sorcière, la jeune Effie fait figure d’exception : son familier n’est jamais apparu. Sa rencontre fortuite avec Monsieur Bibi, un chat ayant égaré sa propre compagne magique, lance un récit de quête identitaire empreint de merveilleux.

L’autrice de l’acclamé Les chaussettes du gobelin puise ses influences aussi bien dans les contes classiques que dans la littérature française, citant volontiers Jean-Claude Mourlevat comme source d’inspiration pour son pseudonyme (signifiant « le magasin où l’on trouve de tout », ce dernier est inspiré des échoppes présentes dans le roman La rivière à l’envers). Ce webtoon se parcourt comme une fable onirique, une exploration libre où la douceur du trait sublime la solitude des protagonistes en quête de leur moitié. Une lecture à la fois tendre et profonde, qui confirme le talent de Manmulsang pour bâtir des univers d’une grande richesse visuelle.

Rai Rai Rai, de Yoshiaki, chez Ki-Oon

Mélange détonnant entre la comédie de mœurs à la Ranma 1/2 et l’action brute de Kaiju n°8, Rai Rai Rai s’impose par son rythme frénétique. Dans un monde post-invasion où les humains gèrent les restes de la faune extraterrestre, Sumire occupe un emploi ingrat de dératisation alien. Son quotidien bascule lorsqu’elle se retrouve fusionnée malgré elle avec un guerrier parasite assoiffé de sang.

Le récit décolle vraiment lorsque, après une décapitation spectaculaire du parasite par une unité d’élite, Sumire doit apprendre à cohabiter avec ce colocataire corporel encombrant. Entre gags absurdes et combats dantesques, ce titre parvient à renouveler le genre de la science-fiction d’action avec une fraîcheur bienvenue. Salué au Japon pour son inventivité, le manga séduit par son équilibre entre humour noir et adrénaline, porté par une héroïne qui tente désespérément de préserver son humanité.

Par-delà les neiges éternelles, de Haruka Chizu, chez Moonlight

À la lisière du shōjo et du josei, la mangaka Haruka Chizu s’attache au quotidien de Muku, jeune femme vivant avec sa famille et aidante auprès de son grand-père. Responsabilités familiales, difficultés financières, abandon de ses rêves… La protagoniste porte un fardeau qui s’allège soudain à la faveur d’une rencontre fortuite avec Yuto, un passionné de littérature comme elle.

Ce premier tome évite d’utiliser la romance comme simple moteur narratif et s’en sert plutôt pour illustrer un mal-être profond. L’histoire repose en revanche sur un schéma familier – des amis d’enfance séparés depuis dix ans. Le dessin traduit avec justesse l’isolement et la saturation émotionnelle. La métaphore de la noyade traverse l’ensemble de l’œuvre et structure une mise en scène quasi asphyxiante. Fragile dans sa construction, parfois déroutante, cette entrée en matière n’en demeure pas moins singulière.

Tani & Suzuki, de Kocha Agasawa, chez Nobi Nobi

À contre-courant des shōjo fondés sur la tension romantique, Tani & Suzuki s’intéresse moins à la naissance d’un amour qu’à sa construction. Kocha Agasawa reprend les codes du genre pour mieux en déplacer l’enjeu : ici, la question n’est pas tant « Comment se rencontrer ? » que « Comment apprendre à être ensemble ? ». Le manga observe les premières étapes d’une relation amoureuse entre deux adolescents aux tempéraments radicalement opposés. Les micro-émotions prennent le pas sur les grands rebondissements : hésitations, malaises, maladresses, peur de ne pas être à la hauteur…

Sans chercher la rupture formelle,le titre trouve sa force dans une forme de légèreté sincère. Le dessin est simple et chaleureux, et accompagne un récit qui avance à hauteur de lycéens. Rien de révolutionnaire, mais une douceur communicative, qui aborde des thématiques familières avec un regard renouvelé. La série bénéficie par ailleurs d’une adaptation animée, disponible sur Crunchyroll depuis janvier.

Divines, de Kamome Shirahama, chez Pika

Quelques planches suffisent pour reconnaître la signature graphique de Kamome Shirahama. Les visages ciselés, les décors foisonnants, la composition élégante : Divines s’inscrit pleinement dans l’univers esthétique de l’autrice de L’atelier des sorciers. Cette nouvelle édition, parue le 14 janvier aux éditions Pika, offre à ce diptyque un écrin particulièrement soigné.

Le récit met en scène une ange et une démone, liées par une relation d’amitié teintée de rivalité, plongées dans le monde des humains où leurs interventions produisent des effets inattendus. Le ton oscille constamment entre humour et mélancolie, et les situations cocasses dissimulent une forme de gravité. Somptueux, Divines déploie un merveilleux réflexif où le fantastique devient un miroir des contradictions humaines.

Graaal !, de Luciano Damiano, chez Vega Dupuis

Graaal ! assume sans détour son projet : réinvestir la légende arthurienne à travers les codes du shōnen d’action. Luciano Damiano, mangaka italien, convoque chevaliers, pouvoirs surnaturels et batailles titanesques dans un récit qui privilégie le mouvement, la confrontation et l’escalade spectaculaire.

Le rythme est soutenu, voire frénétique. Les scènes de combat s’enchaînent avec efficacité, portées par un dessin énergique. Le manga remplit parfaitement sa promesse de divertissement, enchaînant affrontements, rivalités et révélations. Derrière l’efficacité formelle, l’univers peine toutefois à imposer une véritable singularité. L’hybridation entre mythologie occidentale et manga donne une impression de collage d’influences, sans véritable réinvention.

No Name, de Jaki Rafal et Machine Gamu, chez Kurokawa

Et si l’identité n’était plus un droit, mais un dispositif ? Dans No Name, les noms sont attribués à la naissance et déterminent les pouvoirs surnaturels de chaque individu, dans un monde où l’État administre littéralement les existences. Le manga de Rafal Jaki, scénariste polonais connu pour son travail sur The Witcher 3: Wild Hunt et Cyberpunk 2077 chez CD Projekt Red, suit deux enquêteurs chargés de retrouver un enfant disparu.

Plus qu’un simple polar, le récit glisse vers une critique systémique : bureaucratie tentaculaire, normalisation des identités, contrôle politique des corps… L’univers nordique, froid, presque clinique, installe une atmosphère oppressante. Parus le 25 janvier aux éditions Kurokawa, les deux tomes composent une dystopie dense et efficace, aux accents de Psycho-Pass par sa portée politique.

Idol Escape, de Kira Ito, chez Glénat

L’histoire s’ouvre sur une rencontre : celle d’Ainosuke, jeune homosexuel marginalisé, et de Karen Asahina, célèbre idol. Lui rêve d’être quelqu’un d’autre, elle rêve de ne plus être regardée. Le récit explore un territoire sombre, celui de la fuite, de la solitude et de l’identité empêchée. Le manga glisse progressivement vers le thriller psychologique, abordant frontalement des thèmes lourds. Le rythme est parfois instable, notamment dans la rapidité avec laquelle le lien entre les deux personnages se noue, mais l’ensemble intrigue par son audace thématique, laissant toutefois une impression trouble.

XO, Kitty : la série mérite-t-elle autant de critiques ?

31 mars 2026 à 06:00

Elle fait partie de ces séries que les gens adorent détester et pourtant, à l’annonce de sa création, la hype était sincère et dénuée de malveillance. Car, pour mémoire, XO, Kitty est avant tout le spin-off de la saga à succès À tous les garçons que j’ai aimés, trilogie portée par Lana Condor et Noah Centineo.

Si les trois films n’ont pas marqué l’histoire du long-métrage d’une pierre blanche, ils ont le mérite d’avoir fait émerger leurs têtes d’affiche, en plus d’avoir proposé un divertissement sympathique, voire attendrissant, qui vieillit bien mieux que, au hasard, The Kissing Booth, autre trilogie romantique du même acabit avec Joey King et Jacob Elordi. Pourtant, XO, Kitty ne jouit pas du même engouement. Et c’est peut-être, notamment, à cause de la solide réputation du matériau d’origine dont elle s’inspire.

Un produit dérivé pour l’algorithme ?

Mais, avant tout, peut-être vous faut-il une piqûre de rappel : dans À tous les garçons que j’ai aimés, Lara Jean doit composer avec le fait que son espiègle petite sœur Kitty s’est amusée à envoyer toutes les lettres d’amour qu’elle avait écrites à chacun de ses crushs au gré des années. Un mal pour un bien, puisque ce petit coup monté permet à Lara de finir avec Peter, qu’elle a toujours plus ou moins secrètement aimé.

À tous les garçons que j’ai aimés.

Dans l’un des films, les deux sœurs partent en famille en Corée du Sud, leur pays d’origine. Bien qu’elle ne soit encore qu’une enfant, Kitty rencontre un certain Dae, qui deviendra son premier amour à distance. C’est sans doute là que la firme de Los Gatos a senti le bon filon pour lancer un spin-off.

Pourquoi ne pas proposer tout un programme dédié aux amourettes de la cadette, à présent que Lara Jean est heureuse et rangée ? Sort donc XO, Kitty, qui suit l’adolescente fraîchement admise dans un lycée international à Séoul, pour retrouver son petit ami, mais aussi enquêter sur les origines de sa mère – enfin, pas particulièrement, mais ça, nous y reviendrons.

XO, Kitty.

On pourrait alors croire qu’avec cette nouvelle histoire, non pas outre-Atlantique, mais prenant place dans la capitale sud-coréenne, XO, Kitty serait une série forte avec sa propre identité, sans pour autant oublier quelques clins d’œil ici et là aux films à qui elle doit son existence. Hélas, le spin-off a un souci plus profond : il semble incapable de totalement se détacher d’À tous les garçons que j’ai aimés, au mieux.

Au pire, il souffre de la comparaison. À commencer par sa colonne vertébrale, son pivot : Kitty elle-même. Autant, dans les films, elle joue un second rôle plutôt attachant, intelligent, bien que très intrusif, autant son écriture n’a jamais été assez musclée pour en faire le personnage principal d’un programme tout à sa gloire.

XO, Kitty.

Elle manque clairement de profondeur, ce qui peut, hélas, parfois la faire passer pour superficielle ou irritante. Car, au fond, on ne sait que peu de choses d’elle, de ses goûts, de ses aspirations. Elle ne semble exister que par ses relations, amicales ou amoureuses, qu’elle vit directement ou par procuration – après tout, elle se surnomme elle-même « la matchmaker », capable de créer n’importe quel couple malgré les tensions.

Lara Jean, elle, avait une personnalité bien affirmée, et le spectateur pouvait décrire aisément ses goûts, son univers et son caractère sans pour autant la rattacher aux garçons à qui elle avait justement écrit après un coup de cœur.

Un scénario qui fait défaut

Mais Kitty n’est pas la seule à manquer d’épaisseur ou de subtilité. Tous les personnages n’existent que de manière ultrastéréotypée : le garçon populaire et hautain, le professeur exigeant, mais au grand cœur, l’ami gay et de bon conseil (un poncif à la fois positif et regrettable). Petit twist toutefois : la « rivale » cool et froide devient un « queer awakening », permettant au personnage de Kitty d’explorer sa possible bisexualité.

XO, Kitty.

Enfin, ça, c’est en théorie, car beaucoup, notamment sur TikTok ou Reddit, l’affirment : le fan service l’a emporté. Le grand public ayant une large préférence pour le personnage de Min Ho (ledit garçon populaire et hautain cité plus haut), les scénaristes ont peut-être trop rapidement avorté la relation saphique pour créer un rapprochement entre lui et Kitty, très brusque et peu crédible. La production semble bien consciente de ses lacunes côté écriture et n’hésite pas à jouer la carte de la nostalgie sur les fans de la première heure autant que possible pour rattacher les wagons.

XO, Kitty.

Dans la saison 2, Noah Centineo, bien que désormais un peu trop vieux pour jouer un étudiant, passe une tête afin de « valider » le nouveau crush de Kitty. Dans la troisième, c’est Lana Condor qui retrouve sa petite sœur. Mais pas sûr que cela suffise. À l’inverse, cela peut même renforcer l’aspect « produit dérivé » peu authentique, en plus de mettre le doigt sur les failles d’un univers qui marchait très bien en films, mais un peu moins en épisodes courts étalés sur plusieurs saisons.

La Corée comme fantasme consommable

Ce sentiment d’avoir un produit purement commercial est aussi très lié à la façon dont Netflix montre une Corée du Sud de carte postale, surtout à une époque où le soft power coréen – avec ses programmes, sa skincare glowy ou sa musique – a plus que jamais le vent en poupe. Regrettable, car, à travers son enquête sur sa mère, Kitty aurait pu permettre à nombre d’Américains d’origine asiatique d’interroger leur place parfois complexe dans la société, ainsi que la crise identitaire qui est souvent liée.

XO, Kitty.

Mais non. Ici, il ne s’agit que d’un prétexte purement scénaristique et paresseux qui durera le temps d’une saison – avec une résolution tout aussi décevante. La lycéenne ne se demande pas plus que ça quelle est sa place dans la diaspora et ne fait pas non plus beaucoup d’efforts pour apprendre le coréen.

Le vrai but du show étant, selon ses détracteurs, de jouir de la popularité du pays : ainsi, de la k-pop passe à chaque épisode ou presque, de manière un peu aléatoire. Les scènes ont lieu dans des lieux iconiques, insta-friendly, mais pas toujours très réels. Comme si Kitty avait rejoint une Corée du Sud fantasmée. Cela se relève notamment à travers l’utilisation de couleurs très pastel et clichées que même les k-dramas les plus candides préfèrent aujourd’hui volontairement éviter.

XO, Kitty.

Tout ceci étant dit, la troisième saison, qui sera diffusée le 2 avril sur Netflix, prouve que le public reste paradoxalement fidèle au rendez-vous. Les raisons sont plurielles. Les épisodes sont courts, donc ultrafaciles à binge(ou hate)watcher. L’ambiance, elle, est feel good et familiale : ici, pas d’énigmes, de mystères ou de meurtres à résoudre sur plusieurs épisodes, voire saisons, pas de dramas lourds qui interrogent la moralité. Le cerveau est totalement sur pause et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

Mais surtout, les acteurs et la direction artistique semblent être taillés pour briller sur TikTok, plateforme mère des trends et edits. Les musiques choisies sont souvent déjà virales (de Blackpink à Chappell Roan). Les dialogues, eux, sont clairement écrits pour être « clipés » et provoquer la viralité. Et le casting, très à l’aise sur les réseaux, donne régulièrement de sa personne pour promouvoir la série à coups de lipsync ou de chorégraphies. De quoi nous faire oublier tous les défauts du show ? Cela, on vous laisse en juger.

Le neuvième art à 3€ : l’utopie réaliste des 48H BD

30 mars 2026 à 16:00

Peut-on réellement parler d’accessibilité culturelle sans aborder la question du prix ? C’est le défi que s’est lancé, il y a maintenant une décennie, la mobilisation 48H BD. Derrière cet intitulé se cache une alliance inédite de huit éditeurs majeurs – Auzou, Delcourt, Glénat, Jungle, La Gouttière, Panini Manga, Soleil et Vents d’Ouest – bien décidés à briser les barrières symboliques et financières de la lecture. L’opération, qui se déploiera partout en France et en Belgique les 3 et 4 avril 2026, ne se contente pas d’une présence en librairie. Elle investit les médiathèques et les écoles pour transformer le livre en un objet de rencontre.

Quelles sont les œuvres concernées ?

Cette année encore, 150 000 albums seront mis en vente au prix symbolique de 3€. L’engagement social se traduit aussi par le don de 30 000 exemplaires à des collectivités et des structures associatives, mais aussi des rencontres avec 300 auteurs et autrices. Dédicaces, débats, tutoriels de dessins, masterclass, battle de dessins… 500 animations seront organisées tout au long du week-end, en France comme en Belgique.

La force de cette édition réside essentiellement dans l’éclectisme de sa sélection, où le récit historique côtoie l’anticipation et le manga. Pour les amateurs d’aventure humaine, Fabrice Erre et Téhem proposent avec La drôle de guerre de papi et Lucien un road-trip vers la Résistance londonienne en 1940. Dans un registre plus sombre, le lecteur pourra retrouver le thriller géopolitique de Corbeyran et Richard Guerineau, Le chant des Stryges, ou s’engager dans la traque haletante de Gil Saint-André, série phare de Jean-Charles Kraehn où la disparition d’une femme brise le vernis d’une vie parfaite. Les amateurs de souffle maritime se tourneront vers L’épervier de Patrice Pellerin, une quête d’innocence entre la rade de Brest et la jungle guyanaise au XVIIIe siècle.

Pour les jeunes lecteurs, Journal d’un noob détourne les codes du jeu vidéo avec humour, tandis que Franck Thilliez et Yomgui Dumont explorent les recoins de l’inconscient dans La brigade des cauchemars. Aussi, le conte se modernise avec Red – Heureux comme un prince, récit d’un apprentissage de la liberté sous l’anonymat, ou encore Les semi-Deus de Jean-Gaël Deschard et Juliette Fournier, qui interroge le destin d’enfants aux pouvoirs convoités. Enfin, l’influence de la Pop culture se manifeste à travers des propositions hybrides : le combat désespéré des Avengers contre des morts-vivants dans Zombie rassemblement, ou l’improbable transfert de conscience d’un génie du mal dans le corps d’une collégienne japonaise avec Spider-Man Octo-Girl.

Dans les coulisses du luxe, le vertige des Privilèges

27 mars 2026 à 15:00

On ne va pas se mentir : l’annonce d’un programme sur un palace parisien nous a laissés perplexes. Trop lisse ? Trop décorative ? Trop éloignée du réel ? Pourtant, le résultat est sans appel : Privilèges est une très bonne série, et surtout, une série très addictive. En six épisodes, la production installe une tension qui ne se relâche jamais, et rend l’abandon presque impossible. Diffusée depuis le 27 mars sur HBO Max, l’œuvre de Marie Monge et Vladimir de Fontenay (qui avaient déjà collaboré sur Vampires, produite par Netflix) a par ailleurs déjà séduit l’industrie sérielle en étant sélectionnée dans la compétition officielle de Séries Mania.

L’envers du décor

Tout commence au Citadel, palace parisien fictif où le vernis impeccable dissimule une mécanique bien plus brutale. Adèle, incarnée par Manon Bresch (Mortel), y débarque via un programme de réinsertion. La jeune détenue obtient un poste de bagagiste grâce à Édouard Galzain, directeur tout-puissant campé par Melvil Poupaud (L’amour et les forêts).

Manon Bresch dans Privilèges.

Un pacte tacite se noue entre eux, et l’intrigue prend rapidement des airs de jeu d’échecs. Employés ambitieux, clients influents, réseaux parallèles : chacun avance ses pions. Adèle, d’abord en position fragile, apprend à composer avec ces forces contraires, jusqu’à devenir elle-même une pièce maîtresse, tantôt imprévisible, tantôt inquiétante.

Privilèges impressionne d’abord par son écriture. Les personnages ne sont jamais figés. Ils évoluent, se fissurent, se contredisent. On passe sans cesse de la méfiance à l’empathie, de l’agacement à l’attachement. Une instabilité émotionnelle qui devient le moteur même de la série.

Melvil Poupaud dans Privilèges.

Le casting, mêlant noms prestigieux et nouveaux talents prometteurs – Manon Bresch, Melvil Poupaud, Eva Huault (L’affaire Laura Stern), Nina Zem (La petite cuisine de Mehdi), Anne Azoulay (Criminal: France), Sandor Funtek (Suprêmes), Stéphanie Atala (Farah) – contribue largement à cette réussite. Il est rare de voir une telle homogénéité : chacun trouve sa place, sans jamais écraser les autres. Tous participent à cette sensation d’ensemble, presque chorale, où les trajectoires s’entrecroisent avec fluidité.

Le prix de la liberté

Mais ce qui saisit le plus, c’est sans doute l’attention portée aux coulisses. Privilèges réalise un fantasme discret : observer, de l’intérieur, le fonctionnement de ces lieux où tout semble parfait. Derrière les dorures, une armée de travailleurs s’active. Femmes de ménage, cuisiniers, concierges : autant de métiers invisibles que la série remet au centre.

Anne Azoulay dans Privilèges.

La réalisation capte avec précision ces différentes facettes. D’un côté, l’apparat, les suites impeccables, les clients triés sur le volet – pop stars, figures politiques, héritiers fortunés. De l’autre, des espaces saturés de tension, où tout se joue à un rythme effréné. Cette coexistence nourrit une réflexion plus large sur la démesure du luxe et ceux qui gravitent autour.

Au fil des épisodes, le rythme s’accélère. Les situations se complexifient, les risques augmentent. On se surprend à enchaîner les chapitres, happé par une intrigue qui gagne en intensité à mesure qu’elle avance. L’attachement à Adèle grandit, presque malgré soi, au point de redouter chacune de ses décisions.

Eva Huault dans Privilèges.

Sous ses airs de thriller élégant, l’œuvre pose une question simple et redoutable : jusqu’où serait-on prêts à aller pour notre propre liberté ? À cela s’ajoutent d’autres lignes de fracture – l’argent, la loyauté, l’amitié – qui dessinent en creux une cartographie des rapports de force contemporains. Au fil des épisodes, Privilèges parvient à installer un trouble durable. Celui d’un monde où l’ascension a un prix, et où les règles du jeu ne sont jamais celles que l’on croit.

Jeremy Kapone : “Il faut oser traverser l’ombre pour trouver sa propre lumière”

26 mars 2026 à 12:45

Le grand public vous a découvert en 2008 avec le film LOL. En quoi cette aventure a-t-elle changé votre vie ?

Du jour au lendemain, des millions de gens connaissaient mon visage. J’avais 18 ans, je ne me sentais ni prêt, ni vraiment entouré pour gérer une telle situation. Surtout, je ne me suis jamais considéré comme une célébrité, je suis avant tout un artiste. Mon objectif a toujours été d’explorer : le monde, mon âme, la créativité. Je ne voulais pas m’enfermer dans le microcosme du showbiz. J’ai donc pris mes distances durant ma vingtaine. Je suis parti un an au fin fond de l’Amazonie ; j’ai fait des choix d’explorateur plutôt que de carriériste.

Vous avez néanmoins repris votre rôle dans la suite du film. Était-ce une évidence pour vous de revenir saluer ce rôle ?

C’était surtout une évidence pour la réalisatrice de me rappeler. Je l’ai vu comme une belle occasion de faire un clin d’œil à tous ceux qui aiment le personnage de Maël. C’est un peu mon avatar. C’était aussi une façon symbolique de clôturer ce chapitre. Pour moi, j’ai définitivement raccroché les gants de LOL.

Cette étiquette de LOL a-t-elle été difficile à porter ?

Oui, c’était pénible. J’avais le sentiment que tout ce que je proposais en dehors de ce film n’intéressait pas les gens, alors que j’avais plein de choses à faire et à proposer. Au-delà de l’étiquette LOL, le monde du cinéma me voyait comme le jeune mec beau gosse qui n’a rien à raconter. Alors que je suis aux antipodes de tout ça. J’ai pris mon mal en patience. J’ai utilisé toute ma vingtaine pour me construire, pour devenir l’homme que je voulais être, loin de la lumière.

Durant cette période, vous n’avez jamais cessé de créer et vous avez notamment composé plusieurs albums…

Exactement. J’ai fait beaucoup de dessin, j’ai sorti deux livres d’art, Carnet de visage, qui compilent des portraits que j’ai pu réaliser lors de mes voyages. J’ai fait des expositions, d’autres expériences de tournages, deux albums en français, d’autres en anglais… J’ai beaucoup produit, mais de façon plus anonyme et posée. Le fait de trop prendre la lumière me met mal à l’aise. Ce qui compte pour moi, c’est d’être vrai avec soi-même et de faire ce qui compte vraiment. Que l’œuvre touche 100 personnes ou un million, ça ne change rien à sa valeur.

Votre nouvel album, Libelula, sort ce 26 mars. Quel a été l’élément déclencheur de ce projet ?

C’est la conjoncture de plusieurs événements. D’abord, l’installation d’un studio d’enregistrement en Corse, qui m’a permis d’ouvrir un nouveau chapitre musical de ma vie. Ensuite, une grande histoire d’amour, bouleversante, où je me suis perdu et retrouvé. Enfin, le destin m’a rappelé en me demandant d’écrire un morceau pour la suite de LOL. Tout cela m’a poussé à m’enfermer en studio pour écrire et travailler.

L’amour occupe effectivement une place centrale dans Libelula. La musique est-elle une forme de thérapie et un moyen de mettre des mots sur des émotions que vous n’arriviez pas à saisir ?

Complètement. L’art sert à transcender des sentiments qui nous dépassent. J’ai conçu cet album comme un voyage imaginaire vers soi-même, pour reconnecter avec ses doutes, ses fêlures et sa lumière, afin d’aller vers une forme de réincarnation.

Avez-vous la sensation d’être aligné avec vous-même, aujourd’hui ?

Carrément. C’est une longue quête, mais ça passe par tout ce travail qu’on fait dans l’ombre : chercher, essayer, tomber, se relever, encore et encore, et prendre des risques pour être soi-même. J’ai la sensation que la société nous empêche d’être qui l’on veut vraiment être. On nous pousse à entrer dans des boîtes. Il faut beaucoup de courage, de volonté et de sacrifices pour aller à l’encontre de tout ça.

Dans une interview, vous parlez d’une musique “obsessionnelle” et “intuitive”. Quel est votre processus créatif ?

J’écoute tout le temps de la musique. Quand je n’en écoute pas, j’en fais, quand je n’en fais pas, elle me trotte dans la tête. Elle est intuitive dans le sens où elle est connectée à mon instinct. Une chanson ne naît pas après avoir passé une journée avec quatre compositeurs. J’ai tellement emmagasiné de sons, de tentatives ratées et de recherches, qu’aujourd’hui, je peux me poser avec un instrument et une intention, et laisser sortir ce que je vis dans l’instant présent. Je raconte simplement ce que je suis en train de vivre. Je le dis à travers la musique. Je travaille vraiment à l’ancienne : je peux passer dix heures sur une mélodie jusqu’à ce que l’intention soit juste.

Quelles ont été vos influences musicales pour cet album ? J’ai parfois eu l’impression d’entendre des airs de Ben Harper, mais aussi des Kooks…

C’est un mélange de tout ce que j’ai écouté au fil des années. On peut effectivement y entendre des échos de Ben Harper, des Kooks ou de Neil Young. J’ai aussi beaucoup écouté Tom Waits, Jimi Hendrix, de la bossa nova ou de la musique brésilienne. Il y a même des accents hip-hop dans les rythmiques ; Kendrick Lamar m’a beaucoup marqué récemment.

On sent également une forte influence littéraire dans vos textes. Quelles sont vos inspirations ?

La poésie, sans aucun doute. Pour moi, toute personne qui écrit doit s’intéresser au travail d’Arthur Rimbaud, c’est le Mozart de la rime. Sa musicalité est révolutionnaire. J’ai aussi beaucoup lu Allen Ginsberg, René Char ou encore Blaise Cendrars. La poésie est la forme d’art la plus libre qui existe : quelques mots sur du papier peuvent provoquer des prises de conscience bien plus profondes que la philosophie. Elle n’a pas de cadre.

Vous l’avez dit : vous avez enregistré cet album en Corse. L’espace qui vous entoure a-t-il un impact sur votre manière de créer ?

Totalement. Il a un impact majeur. Un musicien a besoin de silence pour que la musique résonne en lui. À Paris, avec le brouhaha et les sirènes, je n’y arrive pas. J’ai besoin d’espace. C’est cette lumière du Sud et ce sentiment d’aventure que j’ai voulu mettre dans l’album.

La pochette de votre album est sublime. Avez-vous à cœur de faire le lien entre le son et l’image ? De poursuivre l’histoire racontée à travers votre musique, dans le visuel ?

Merci beaucoup ! Je l’ai conçue avec la graphiste Stéphanie Desjeunes. J’ai toujours du mal à me mettre en photo sur les pochettes. J’ai l’impression que ça ne raconte rien. Je voulais un artwork qui révèle une histoire, une métaphore du voyage avec cette île en forme de mains qui se caressent. C’est une symbolique de l’amour et du destin. Je voulais aussi apporter une touche de couleur dans ce monde. On prépare d’ailleurs un clip dans l’esprit de Miyazaki pour le titre Libellula Ryde, qui a été conçu par la même personne.

Si le public ne devait retenir qu’un seul message de cet album ?

La vie est un chemin. Il faut oser traverser l’ombre pour trouver sa propre lumière, ne jamais abandonner et avoir le courage de devenir qui l’on est vraiment, malgré les boîtes dans lesquelles la société veut nous enfermer.

Detective Hole (Harry Hole), le nouveau polar norvégien phénomène de Netflix ?

26 mars 2026 à 11:40

C’est l’un des plus grands auteurs de polars contemporains. Avec plus de 60 millions d’exemplaires vendus à travers le monde – dont 5,6 millions en Norvège (plus que la population du pays) –, Jo Nesbø a façonné, livre après livre, une certaine idée du roman policier nordique – sombre, tourmenté, moralement instable. Et ce 26 mars, l’une de ses intrigues les plus marquantes prend corps à l’écran, sur Netflix.

Quelle est l’intrigue de Detective Hole (Harry Hole) ?

Intitulée Detective Hole (Harry Hole), la série adapte le cinquième volet d’une saga qui en compte 13. Neuf épisodes pour suivre un inspecteur en équilibre précaire, happé par ses obsessions autant que par ses failles. Harry Hole, spécialiste des tueurs en série, arpente ici une Oslo estivale où « les journées s’étirent tellement que le soleil ne commence à décliner que tard dans la nuit », détaille la plateforme.

Joel Kinnaman et Tobias Santelmann dans Detective Hole.

À la croisée du thriller, de la série à intrigues et du drame psychologique, l’œuvre met en scène deux inspecteurs, et supposés collègues, qui opèrent des deux côtés opposés de la loi. « Harry Hole se heurte à son éternel rival, Tom Waaler, un policier corrompu, ajoute le synopsis. Brillant inspecteur de la police criminelle en proie à ses propres démons, Harry navigue entre les frontières éthiques floues de la justice tout en se battant pour attraper un tueur en série, et arrêter Waaler avant qu’il ne soit trop tard. »

Qui est au casting de la série ?

La production de Netflix est pilotée par Øystein Karlsen (Exit) et Anna Zackrisson (Le casse du ciel), scénarisée par l’écrivain lui-même et portée par Joel Kinnaman (Altered Carbon), Pia Tjelta (Made in Oslo) et Tobias Santelmann (Exit). Interrogé par Tudum (le média de la plateforme), ce dernier assure que « Harry Hole n’est pas qu’un simple détective ».

Il poursuit : « C’est un personnage avec lequel les lecteurs du monde entier ont partagé leur quotidien pendant près de 30 ans, et je suis ravi de pouvoir l’incarner à l’écran. J’ai abordé ce rôle avec un profond respect pour l’œuvre de Jo Nesbø et pour le public qui suit Harry depuis si longtemps. Parallèlement, je devais trouver mon Harry – ou notre Harry – et j’espère que nous avons créé une œuvre fidèle à l’esprit des livres, tout en ayant sa propre identité. »

Tobias Santelmann dans Detective Hole.

Pour Joel Kinnaman, incarner le rôle de Waaler relevait plus d’un défi, « passionnant et enrichissant ». « Tourner à Oslo, ville si intimement liée aux romans de Jo Nesbø, confère à la série une authenticité impossible à reproduire, explique-t-il à Tudum. Collaborer étroitement avec Jo pour explorer cette facette plus sombre de l’univers d’Harry a été une expérience créative des plus enrichissantes, et je suis très fier d’avoir contribué à porter cette histoire à l’écran. »

Dans un paysage audiovisuel saturé de polars formatés, Detective Hole revendique une rugosité bienvenue : celle d’un monde où les héros doutent, où les coupables ne sont jamais tout à fait seuls à porter le poids de la faute. Un parti pris qui lui permettra de devenir le nouveau phénomène de Netflix ? La réponse dès ce 26 mars, sur la plateforme.

Eva Huault pour Privilèges : “Je ne me suis jamais sentie à ma place nulle part”

26 mars 2026 à 11:00

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans l’aventure Privilèges ?

Eva Huault : Pour moi, c’est une scène de casting qui a tout déclenché. C’était une séquence entre deux meilleures amies : une où tout allait bien, et une autre de pur conflit. Ça m’a trop donné envie de jouer dedans, parce que j’adore les histoires d’amitié. Ce rapport de sororité, qui ressemble parfois à un couple toxique, m’a immédiatement séduite. Et quand j’ai enfin lu tous les épisodes, mon coup de cœur s’est confirmé.

Anne Azoulay : Pour ma part, j’ai été frappée par la qualité de l’écriture. Les personnages sont complexes, comme dans Rosetta, avec des parcours de femmes combatives et prêtes à tout. De plus, le cadre du palace, ce monde du luxe que l’on voit rarement sous cet angle, crée une confrontation passionnante avec la réalité des héroïnes. Il y a un côté très Audiard, un peu comme dans Un prophète, avec cette thématique de l’ascension sociale. On croit connaître les personnages au début, puis on est surpris par leurs réactions face à l’adversité.

Nina Zem : La lecture du premier épisode a suffi pour me convaincre. Les personnages étaient très bien détaillés. L’intrigue était là, elle était solide. Ensuite, la rencontre avec les réalisateurs, Marie Monge et Vladimir de Fontenay, a été déterminante. Ils m’ont tout de suite donné envie de me lancer dans cette aventure avec eux. Ce sont des amoureux des acteurs et des actrices, qui ont cette envie de partager, d’écouter nos avis. On a vraiment travaillé ensemble, avant le tournage, pour créer nos personnages. C’était une démarche très communautaire.

Et qu’avez-vous apporté de personnel à ces personnages ?

A. A. : J’ai vraiment lutté avec le mien. Elle me fatiguait profondément. [Rires] Elle est dans une colère permanente, elle se bat tout le temps pour se tenir, tout en assurant un service irréprochable. C’est une femme qui subit un hypercontrôle épuisant pour garder les rênes et protéger ses “poussins”. C’est une femme très compliquée.

N. Z. : Pour ma part, j’ai essayé d’apporter de la nuance dans le rapport de force que mon personnage entretient avec Adèle : elle doit lui tenir tête, mais elle se laisse quand même charmer par elle. C’était un jeu d’équilibre constant entre nous deux. Dans la vraie vie, on a deux personnalités très différentes avec Manon et on s’est un peu apprivoisées de la même manière qu’Adèle et Marina. On a retrouvé ce dynamisme dans nos rôles : c’était une sorte de danse entre la résistance et la séduction.

E. H. : On met toujours un peu de soi dans un rôle. On va chercher des choses que l’on a vécues pour le rendre touchant et juste. Par exemple, je retrouve vraiment des petits bouts d’Anne et de Nina dans leurs personnages. C’est ce qui rend ces femmes si réelles à l’écran.

Anne Azoulay dans Privilèges.

Eva, votre amitié avec Manon Bresch est très forte et crédible à l’écran. Comment avez-vous travaillé cette relation pour la rendre aussi naturelle ?

E. H. : Je vais vous livrer une petite anecdote croustillante. Sortez les popcorns. [Rires]

A. A. : Et les mouchoirs ! [Rires]

E. H. : En réalité, je connais Manon depuis que j’ai 12 ou 13 ans. Elle va me tuer de raconter ça, mais on a fait les 400 coups, on a vécu notre jeunesse ensemble et on s’est aimées très fort avant de se perdre complètement de vue. Et on a fini par se retrouver… sur le tournage de Privilèges ! C’est un truc de malade. Finalement, je n’avais rien à “créer” sur le plateau : quand je l’ai revue, c’était comme si on s’était quittées la veille. On a évidemment travaillé nos personnages ensemble, mais cette complicité était innée. Et je pense que cette joie de se retrouver se ressent à travers les images.

Le rêve d’Adèle et de sa meilleure amie, c’est de lancer un food truck à sa sortie de prison. Si vous étiez enfermées, quel serait le projet qui vous ferait tenir et que vous voudriez absolument réaliser une fois libre ?

E. H. : Je crois que j’ai déjà réalisé ce projet fou : je suis devenue actrice. Ce n’était pas forcément mon plan au départ, mais j’y ai cru. Tout le monde a des rêves, et il faut y croire très, très fort pour les manifester, même quand personne d’autre ne croit en vous. Commencez par croire en vous-même. Le reste suivra. C’est peut-être bateau ce que je dis, mais…

N. Z. : Non, c’est très juste !

Eva Huault dans Privilèges.

Le contraste entre la vie d’Adèle et l’univers du Citadel est violent. Avez-vous déjà eu la sensation de ne pas être à votre place, vous aussi ?

A. A. : C’est une bataille de chaque instant. Il est crucial d’être conscient du combat qu’il faut mener, car la société a une tendance permanente à nous faire sentir que nous ne sommes pas à notre place.

E. H. : Le simple fait d’être une femme dans la société, c’est difficile…

A. A. : Absolument. Le simple fait d’arrêter de penser qu’on n’est pas à notre place est un véritable apprentissage.

N. Z. : Il ne faut pas se laisser envahir par ce sentiment.

A. A. : Oui, il est important de gagner sa place.

E.H. : Je pense que je ne me suis jamais sentie à ma place nulle part, mais j’ai toujours pris ma place. C’est comme ça que je fonctionne et c’est comme ça que je continuerai.

Un très mauvais pressentiment : un conte grinçant et terrifiant sur les méandres du mariage

26 mars 2026 à 08:01

Quand Matt et Ross Duffer, les cerveaux derrière le succès planétaire de Stranger Things, décident de produire une série horrifique pour Netflix, forcément, on est intrigués. Eux-mêmes l’ont été face au pitch proposé par Haley Z. Boston, la créatrice d’Un très mauvais pressentiment. En huit épisodes, on suit la semaine la plus angoissante de la vie de Rachel (Camila Morrone) et Nick (Adam DiMarco), un jeune couple de tourtereaux sur le point de se marier.

À peine arrivée dans le luxueux chalet familial du fiancé, planté au milieu de nulle part en pleine forêt, Rachel rencontre l’étrange famille de Nick, à la fois fusionnelle et pleine de secrets. Alors que le jour J approche à grands pas, l’atmosphère se charge d’un malaise croissant : Rachel est-elle en pleine crise de paranoïa par peur de l’engagement ou doit-elle écouter les présages inquiétants d’une malédiction ancestrale ?

La rencontre oppressante entre Get Out et Wedding Nightmare

Un poisson hors de l’eau, prisonnier d’une famille aussi riche que tordue ? La filiation d’Un très mauvais pressentiment avec Get Out (2017), le film d’horreur psychologique de Jordan Peele, apparaît évidente. En particulier durant les premiers épisodes, au cours desquels Rachel fait face au comportement dérangeant des membres de la famille de Nick.

Un mariage qui tourne au film d’horreur ? Impossible de ne pas penser au slasher Wedding Nightmare (2019) de Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, centré sur Grace, une jeune femme prise pour cible dans un manoir géant par la richissime famille de son fiancé.

Malgré des similarités, la production de Netflix ne se trouve pas écrasée par ces références. Si elle s’inscrit dans le genre de l’horreur psychologique et aborde des thématiques proches, la showrunneuse Haley Z. Boston (Brand New Cherry Flavor, Hunters) apporte un ton mi-cynique, mi-effrayant qui n’appartient qu’à elle.

La scénariste excelle à construire des montées en tension angoissantes, autour de personnages bizarres, ou du moins perçus comme des menaces par Rachel. La série bénéficie d’une réalisation inspirée, confiée à Weronika Tofilska, la scénariste de Love Lies Bleeding et réalisatrice des premiers épisodes de la marquante Mon petit renne. La cinéaste joue avec les codes du genre avec bonheur.

Sa réalisation sublime un récit fait de ruptures de ton, entre moments purement horrifiques et d’autres plus ironiques. Weronika Tofilska use de plans subjectifs pour illustrer une menace mortelle, maîtrise les jumpscares (sans abuser de cet effet) tandis que les scènes vraiment sanglantes laissent sous le choc.

La photographie, particulièrement sombre, en agacera certains et se situe dans une tendance de séries à l’éclairage minimaliste, mais elle est justifiée ici par le genre horrifique. Autre moment de bravoure : un épisode au caméscope, constitué de fausses images d’archives datant de la fin des années 1990. La bande originale grinçante, composée par Colin Stetson – à qui l’on doit la musique des films Hérédité (2018) ou Le menu (2022) –, vient souligner à la perfection l’atmosphère de la série.

Un casting frais et réjouissant

Si Un très mauvais pressentiment fonctionne aussi bien, c’est parce que Haley Z. Boston a fait un choix fort auquel elle se tient : adopter le point de vue de Rachel. Elle tisse un récit de female gaze face à l’engagement ultime, le mariage. Dans un rôle potentiellement casse-gueule, celui de la fiancée tantôt suspicieuse, tantôt en état de sidération face aux événements, l’actrice Camila Morrone impressionne.

L’ancienne mannequin, révélée au grand public en épouse laissée pour compte (décidément, les mariages finissent mal pour elle !) dans l’excellente série musicale Daisy Jones and The Six (2023), est quasiment de tous les plans. Elle nous fait ressentir avec force les angoisses que traverse son personnage d’orpheline en quête de ses racines et d’une famille stable.

Elle est accompagnée d’une belle brochette d’interprètes secondaires : Adam DiMarco (White Lotus) dans le rôle de Nick, son fiancé un peu naïf, Jennifer Jason Leigh, inquiétante à souhait en matriarche gothique, ou encore Gus Birney, assez géniale en mean girl au bord de la crise de nerfs. Ce casting n’est pas clinquant, mais le fait de ne pas avoir de grosse star de la « A list » hollywoodienne permet de plonger plus facilement dans l’univers de la série.

Pour le meilleur, mais surtout… pour le pire ?

En creusant le sujet du mariage et de ses défis, Un très mauvais pressentiment se présente un peu comme l’envers cauchemardesque d’une œuvre comme Bridgerton. Aussi éloignées l’une de l’autre puissent-elles paraître, les deux séries surfent en réalité sur une même idée : il faut se marier avec son âme sœur. Mais, là où le show féérique produit par Shonda Rhimes utilise le genre de la comédie romantique, Un très mauvais pressentiment s’amuse avec celui de l’horreur.

Rachel est en effet persuadée qu’elle doit épouser son « âme sœur », sans quoi des choses terribles vont arriver. Et Nick l’est-il vraiment ? Le scénario, très bien ficelé, va chercher dans la noirceur des contes de fées pour nous effrayer. On y croise une figure de croque-mitaine (un « Sorry Man » qui découpe des femmes en morceaux à la recherche de la sienne, tout en s’excusant), une malédiction et de la sorcellerie qui viennent twister le rituel du mariage.

Il est aussi question d’un doigt de pied coupé, ce qui évoque les belles-sœurs de Cendrillon dans le conte original, qui se coupent les pieds pour rentrer dans la pantoufle de verre. Derrière les dialogues tranchants et les scènes sanglantes, la série aborde la peur de l’engagement de la nouvelle génération face à ce rituel d’union de plus en plus considéré comme obsolète, et doté d’une indéniable dimension patriarcale.

Dans un monde à l’avenir incertain, au bord de la guerre et de la crise climatique, où le fossé se creuse entre les attentes des femmes et celles des hommes, le mariage hétérosexuel ne va pas bien. En France, 45 % des mariages se terminent par un divorce (source : Juriscore). Le genre de l’horreur permet d’extérioriser ces angoisses liées au mariage et à la pression de trouver « le bon » ou « la bonne ». En témoignent des œuvres comme Wedding Nightmare (le deuxième volet débarque le 8 avril prochain), Un très mauvais pressentiment ou encore le très attendu The Drama, avec Zendaya et Robert Pattinson en futurs mariés stressés après s’être avoué ce qu’ils ont fait de pire dans la vie.

Et si le secret du bonheur résidait dans l’acceptation des défauts de l’autre et le refus de son idéalisation ? Et si le fameux concept d’âme sœur, dont on nous rebat les oreilles – en particulier celles des femmes – depuis notre plus tendre enfance, était propre à chacun ? C’est le message qui ressort de l’œuvre de Netflix. Rachel a beau tenter toutes sortes de techniques (signes du destin, sorcellerie) pour s’assurer que Nick est son âme sœur, en vérité, le choix de lui faire confiance et de se jeter à l’eau lui appartient. Le mariage est un acte de foi, à chacun de décider s’il faut y croire.

Melvil Poupaud pour Privilèges : “Je voulais faire d’Édouard un héros plus dangereux”

25 mars 2026 à 11:00

Une série, c’est un engagement important, avec beaucoup de temps de travail et d’implication. Qu’est-ce qui vous a donné envie, l’un comme l’autre, de vous lancer dans l’aventure Privilèges ?

Manon Bresch : Pour moi, ça s’est fait en deux temps. À la lecture du scénario, j’ai mesuré la chance d’incarner une femme qui traverse autant de phases, de sentiments et de situations. C’est rare de pouvoir parcourir une partition aussi dense, une telle palette d’émotions ; je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité. Il y a eu ce déclic en moi, et je me suis dit : “Je suis capable, je vais le faire.” J’ai eu cette confirmation quand j’ai rencontré Marie et Vlad [les créateurs de la série, ndlr]. Ils avaient besoin d’une partenaire pour prendre en charge ce personnage qu’ils ont mûri pendant des années.

Melvil Poupaud : De mon côté, j’ai trouvé l’intrigue palpitante dès la lecture, mais je trouvais que le personnage d’Édouard manquait de profondeur. Il était un peu trop le “directeur d’hôtel classique qui tente de s’en sortir”, mais qui est dans les clous. Je leur ai dit que j’avais envie de faire péter ce cadre pour en faire un héros plus fou, plus dangereux, plus voyou. Marie et Vlad ont accepté de le réécrire et, sur le tournage, nous avons beaucoup improvisé et ajouté des scènes. Édouard est devenu une figure plus vénéneuse et ambiguë à ce moment-là. Je ne sais pas si on l’aime ou si on le déteste, mais on finit par se demander jusqu’où il va aller dans sa folie. Entre Adèle et lui, il y a cet effet miroir : il reconnaît immédiatement en elle cette agilité nécessaire pour gravir les échelons et faire un partenariat.

Je vous le confirme : on vous aime autant qu’on vous déteste dans cette série ! [Rires]

M. B. : C’est clair, et dans la vie, c’est la même chose ! [Rires] Je rigole, évidemment.

À l’écran, vous formez un duo singulier, très stimulant pour le spectateur. Comment s’est construite cette relation, derrière la caméra ?

M. B. : La chance qu’on a eue, c’est que l’alchimie qui existait déjà sur le papier s’est concrétisée par une vraie rencontre avec l’acteur-joueur qu’est Melvil. Lors des premiers jours, j’ai tourné une scène et j’étais dans une sorte de détresse. Cependant, sa stabilité et sa manière de me regarder m’ont immédiatement rassurée. Au-delà du jeu, Melvil est d’une immense bienveillance. C’est à ce moment-là que je me suis dit que tout allait bien se passer et qu’il allait prendre soin de moi. Il m’a permis de déplacer cette boule de nervosité que j’avais en moi, et je l’ai encore plus respecté et aimé après ça. J’ai adoré travailler avec lui ; à chaque début de scène, je me disais : “Je vais tourner avec Melvil, quel bonheur !” Il n’y a pas une seule fois où je n’avais pas envie de partager ce plateau avec lui. J’adore jouer avec lui, je l’aime trop !

Manon Bresch dans Privilèges.

M. P. : C’est très gentil ça. [Sourire] Pour ma part, j’ai vu en Manon une actrice extrêmement préparée, qui avait envie de cinéma, qu’on lui propose des choses extrêmes, aussi bien d’un point de vue physique que sentimental. Certains acteurs et actrices ne réalisent pas la chance qu’ils ont : ils arrivent les mains dans les poches en connaissant à peine leur texte, sous prétexte qu’ils ont été choisis. Manon, elle, c’est une bosseuse. Elle avait envie de jouer et de donner son maximum – et elle était servie avec ce rôle ! [Sourire] J’ai admiré son engagement total sur ce tournage.

M. B. : Merci de le dire, c’est gentil. [Sourire]

Le contraste entre la vie d’Adèle et l’univers du Citadel est assez violent. Avez-vous déjà ressenti un décalage avec votre environnement ou le milieu dans lequel vous évoluiez ?

M. B. : Énormément. Surtout quand j’étais jeune. J’ai grandi dans un environnement où tout était assez violent. Par chance, cette petite flamme que j’ai en moi, et qu’on appelle hypersensibilité ou hyperactivité, c’est aussi ce qui me porte depuis 28 ans. Et c’est quelque chose que je partage avec Adèle. C’est le propre de Privilèges, qui est une série de contrastes. Adèle sort de 20 mois de prison ; elle pensait trouver au Citadel une zone sécurisée, un long fleuve tranquille. En réalité, elle découvre que ce milieu est tout autant un Far West que celui dont elle vient. Elle réalise alors qu’elle possède des codes que les autres n’ont pas pour survivre à cette ascension. C’était assez sublime à représenter.

Melvil Poupaud dans Privilèges.

M. P. : Le métier d’acteur est lui-même rempli de contrastes. On peut incarner un prince charmant le matin et un super-vilain l’après-midi. Quand on rentre le soir, on est encore imprégné du mood du personnage. Ça m’est déjà arrivé de me sentir en décalage chez moi, après tout ce que j’avais vécu dans la journée. J’ai aussi déjà regretté le fait que cette immersion se termine après de longs mois de tournage, loin de Paris. Il y a toujours des décalages dans ce métier, donc il faut être solide et avoir de bonnes bases pour ne pas péter les plombs et éviter les pièges du star-system.

Adèle semble prête à tout pour retrouver sa liberté. Pensez-vous que cette quête puisse justifier tous les coups ?

M. B. : C’est tout à fait le cas dans le monde du Citadel. C’est un lieu de rencontre entre des personnages très différents, qui ont tous quelque chose de vital à défendre. La survie individuelle y prime sur celle des autres. C’est un terrain d’intrigue où tout le monde est prêt à tout : donc, soit on suit le mouvement, soit on est écrasé.

M. P. : C’est le propos même de la série. Mon personnage sert de mentor à Adèle et lui dit clairement : “On ne demande pas sa part du gâteau, on l’arrache.” Édouard l’initie à l’idée que tous les coups sont permis. Personnellement, dans la vie, je ne pense pas que la fin justifie les moyens. Je crois que l’on finit toujours par payer ses exactions quand on va trop loin.

M. B. : Totalement. Encore une fois : c’est une question de contrastes. [Sourire]

Fake You : la vraie histoire de faux qui a secoué le monde de l’art

25 mars 2026 à 10:45

Le marché de l’art contemporain repose sur une confiance souvent fragile entre l’expert, le marchand et le collectionneur. C’est dans cette faille que se sont engouffrés Éric Piedoie Le Tiec, Jean-Charles Villa et Yaël Marciano. Écrite et réalisée par Laurent Jaoui et Raphaël Rouyer, d’après les entretiens du producteur Aïssa Djabri, la série documentaire de Canal+ décortique en six épisodes de 30 minutes l’un des plus gros scandales du marché de l’art contemporain. Durant trois ans, le trio a réussi à berner des galeristes et des personnalités du monde entier en leur assurant que leurs propres dessins et tableaux étaient des créations d’artistes reconnus. Résultat : ils ont écoulé des centaines d’œuvres et empoché 100 millions de francs.

Quelle histoire se cache derrière la série ?

« C’est l’histoire d’une arnaque spectaculaire avec pour arène l’impitoyable marché de l’art contemporain et un casting à la mesure d’un scénario hollywoodien : faussaires de talent, stars du show-business, marchands d’art, experts peu scrupuleux et enquêteurs lancés dans une traque internationale », avance le communiqué de presse. Et au cœur de ce récit, trois personnalités aussi volcaniques que cinématographiques : un artiste punk formé aux Beaux-Arts « persuadé d’être le roi des faussaires », un aspirant comédien « capable de reproduire n’importe quelle œuvre » et un ancien chauffeur de la Jet Set « devenu vendeur charismatique ».

Le trio s’attaquait aux institutions et aux collectionneurs avec une audace presque insolente. Leur commerce illégal leur a permis de générer des profits vertigineux, mais les a aussi menés à une traque haletante, de Paris à Monaco, de Saint-Tropez à Bali. Avec un rythme effréné et un ton sarcastique, Fake You retrace l’ascension fulgurante, puis la chute inéluctable de ces faussaires « qui se pensaient intouchables ».

Que sont devenus les faussaires ?

Dans un entretien accordé à Télé-Loisirs, Jean-Charles Villa et Yaël Marciano se confient sur cette période mouvementée de leur vie – le duo a perdu leur compère, Éric Piedoie Le Tiec, décédé en 2021 après une agression. « Pour moi, ça a été un grand moment de liberté, ainsi que les 8 ans qui ont suivi où j’étais en Indonésie, avance le premier. Ça m’a permis d’être là-bas ; j’ai eu une vie de rêve et c’est la plus belle période de ma vie, même si j’ai été incarcéré. »

Et quand le média les interroge sur de potentiels scrupules, Yaël Marciano admet avoir certains regrets. « J’ai regretté pour tous les gens que je connaissais que j’avais trompé, en pensant leur avoir vendu des vrais dessins. Plus tard, quand je savais tout, je rentrais en guerre et on vendait au maximum. Donc des remords sur le moment non, plutôt après, quand on s’est fait arrêter et qu’on s’est dit : mais qu’est-ce qu’on a fait de tout cet argent ? Pourquoi on a été aussi loin ? »

Une vie de faussaire, qui leur semble désormais bien loin. Aujourd’hui, Yaël Marciano a cinq galeries à Paris et Jean-Charles Villa est en train d’écrire un roman autobiographique sur son parcours. Une manière, sans doute, de transformer une dernière fois leur propre légende en un objet culturel.

❌