The Testaments : la suite de The Handmaid’s Tale est-elle réussie ?
Si vous pensiez que The Handmaid’s Tale s’achevait par la chute du régime patriarcal brutal de Gilead, The Testaments est là pour rappeler que ce n’est absolument pas le cas. La saison 6 de la série culte proposait une note d’espoir, avec la libération de Boston par les rebelles, mais le pays n’était pas pour autant délivré. The Testaments se présente comme une suite qui s’intéresse aux adolescentes ayant grandi à Gilead. Ce n’était pas le cas des servantes de The Handmaid’s Tale, qui étaient des femmes libres et fertiles réduites à l’esclavage sexuel par un gouvernement misogyne et obsédé par son taux de fertilité.
Retour à Gilead
La gestation de The Testaments témoigne de la circulation créative entre les romans et les séries de cet univers dystopique : la première saison de The Handmaid’s Tale, créée par Bruce Miller en 2017, était adaptée du roman initial éponyme de Margaret Atwood, publié en 1985.

Puis, la série a vogué de ses propres ailes pour les saisons suivantes, devenant un véritable phénomène culturel et accompagnant les mouvements #MeToo et les deux mandats présidentiels de Donald Trump aux États-Unis. Toute cette effervescence culturelle et politique a inspiré en retour Margaret Atwood, qui a écrit en 2019 The Testaments, alors que The Handmaid’s Tale était en cours de diffusion.
Dans le roman, qui prend en compte les développements de la série, l’histoire prend place 15 ans après la fin de cette dernière. Dans la série, cet écart est réduit à cinq ans. Bienvenue dans la prestigieuse et très stricte école de Tante Lydia (Ann Dowd), destinée à former les futures épouses des Commanders.

Cette production chorale, chapeautée par Bruce Miller, suit en particulier les destins croisés d’Agnes MacKenzie (Chase Infiniti), une adolescente pieuse qui n’a connu que Gilead, et Daisy (Lucy Halliday), une « Pearl Girl », surnom donné aux jeunes étrangères qui subissent une « rééducation » au sein du régime théocratique.
De prime abord, on ne peut s’empêcher de se demander : a-t-on vraiment envie de retourner à Gilead ? Est-ce que tout n’a pas déjà été dit sur ce terrifiant régime durant les six saisons, inégales et éprouvantes, de The Handmaid’s Tale ?
Un changement de point de vue
Le principal intérêt de cette nouvelle œuvre, composée de dix épisodes pour sa première saison (trois épisodes initiaux diffusés le 8 avril sur Disney+, puis un rythme d’un épisode par semaine), réside dans son changement de point de vue.

En effet, The Testaments adopte trois perspectives différentes, incarnées par des voix off : Agnes, une adolescente de Gilead (ses origines plus complexes sont révélées au cours de la saison) ; Daisy, une jeune femme ayant grandi à Toronto avant qu’un drame ne la laisse sans ressources ; et Tante Lydia, qui gère désormais l’école préparatoire des futures épouses de Gilead, surnommées les « Green », en référence à la couleur verte de leurs robes.
D’un côté, cette perspective inédite permet de s’intéresser à la première génération féminine endoctrinée à Gilead depuis l’enfance. De l’autre, contrairement aux servantes, la série se concentre sur le destin de jeunes filles de bonne famille, plus ou moins comparable à celui des jeunes femmes bourgeoises du XIXe siècle en Occident.

La présence de Daisy, personnage considéré comme d’un rang inférieur, car étranger, et d’un casting de personnages aux origines diverses (comme Agnes ou Tante Vidala, le bras droit de Lydia, incarnée par Mabel Li) viennent contrebalancer ce focus sur les élites de Gilead. Mais, comme pour la série mère, cela implique de digérer une forte dissonance. Cet univers centré sur les violences patriarcales reste aveugle à l’un de ses corollaires terriblement d’actualité : le suprémacisme blanc.
Or, ces jeunes femmes sont élevées pour devenir l’équivalent des femmes blanches des maris esclavagistes du XVIIIe siècle. On leur apprend à (mal)traiter leur personnel : les Martha (des domestiques chargées du ménage et de la cuisine dans les familles des Commanders) et sans doute bientôt les Handmaids (elles existent encore et sont mentionnées dans la série).
Virgin Suicides à Gilead
Ceci étant dit, The Testaments possède des atouts, à commencer par son excellent casting de nouveaux visages : les actrices Lucy Halliday et Chase Infiniti portent solidement une grande partie de cette production sur leurs épaules, aux côtés de Rowan Blanchard et Mattea Conforti, qui sortent du lot des « Prunes » dans les rôles de Shunammite et Becka, respectivement la mean girl version Gilead et la BFF d’Agnes, qui nourrit des sentiments romantiques à son égard.

Le casting de jeunes femmes est secondé par ceui des adultes, dont la toujours parfaite Ann Dowd dans le rôle de la crispante Tante Lydia. Le personnage, déjà bien exploré dans The Handmaid’s Tale, gagne en capital sympathie dans The Testaments. Elle apparaît moins illuminée que dans la série mère, moins sadique et de plus en plus consciente des failles du système auquel elle croit encore, ou peut-être déjà plus… De nouveaux flashbacks reviennent sur la fondation de Gilead et sur comment elle en est venue, par désir de survie, à devenir une figure éducative proéminente du régime autoritaire.

La réalisation soignée et l’esthétique symétrique de The Testaments s’inscrivent dans la continuité de celles de The Handmaid’s Tale. Ses tons doux et sa photographie ouatée créent une ambiance vaporeuse et adolescente façon Virgin Suicides, mais aussi volontairement surannée. Comme dans le film iconique de Sofia Coppola, The Testaments a opté pour des choix musicaux décalés sur certaines scènes de transition clippesques (l’un des ADN de la série mère). Des sons rock alternatifs de groupes comme les Cranberries ou Alt-J viennent souligner la rébellion interne de ces jeunes femmes empêchées d’être des adolescentes et éduquées comme dans les années 1950.

L’établissement de Lydia, où les futures épouses apprennent la broderie ou comment servir le thé, fait écho aux écoles d’arts ménagers, qui ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980. On y apprenait aux femmes à devenir de parfaites épouses et fées du logis, aux ordres de leur mari. Le régime dystopique de Gilead n’a rien inventé.
La religiosité et le tabou sur leur sexualité – quelle contradiction, alors qu’on attend d’elles qu’elles fassent des enfants ! – dans lesquels ces jeunes femmes sont éduquées résonnent aussi fortement avec le puritanisme américain qui effectue un come-back terrifiant depuis l’arrivée au pouvoir de Trump.
Un passage à l’âge adulte contrarié
Dans un régime qui essentialise les femmes, leur apprentissage apparaît comme une diversion en attendant le plus important : l’arrivée de leurs premières règles. Une serviette hygiénique blanche, du sang rouge. Des discussions à la fois inquiètes et excitées. De mémoire de sériephile, jamais un teen drama, genre pourtant centré sur l’adolescence, n’a filmé les règles féminines de façon aussi simple et réaliste.

À Gilead, la première ménorrhée est accueillie par des cris de joie et un rituel bien précis. C’est le moment où les « Prunes », référence à la couleur de leurs tenues (que l’on peut aussi interpréter comme un clin d’œil au mouvement féministe et sa couleur violette) deviennent « éligibles » et peuvent revêtir une tenue verte dans l’optique de trouver un mari.
Nous voilà alors plongés dans un Bridgerton version dark : Agnes et les autres vont vivre leur premier bal, avec des partenaires de danse qui ont l’âge d’être leur père. Mais on leur dit que tout est normal et qu’elles doivent sourire.

Malgré toutes les contraintes et humiliations que subissent ces jeunes femmes, leur infantilisation et leur éducation à l’effacement et au sacrifice, Daisy, Becka, Huldah et les autres restent des adolescentes, en proie à leurs premiers émois – Agnes en pince pour un garde, tandis que Becka a du mal à cacher son attirance pour Agnes –, à des accès de rage, à des amitiés intenses et à des désirs de rébellion plus fort encore que si elles avaient été élevées dans une démocratie.
À Gilead, elles apprennent à arborer un double visage. Mais, derrière les sourires et la bienséance, elles parviennent à se créer un langage adolescent et des codes qui n’appartiennent qu’à elle. C’est là que se niche toute la beauté de cette série, plus solaire que son aînée. Malgré l’environnement hostile, elle réserve en effet quelques séquences teintées d’humour.

Faire preuve de sororité à Gilead, c’est déjà se révolter au cœur d’un régime qui divise les femmes pour mieux les dominer. Et s’il y a bien une chose que toutes les femmes ont en commun, c’est les violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent au cours de leur vie. Dans une intrigue qui prend une place de plus en plus importante au fil de la saison, la série aborde les violences sexuelles subies par les adolescentes et la façon dont Gilead y fait face.
Le syndrome The Handmaid’s Tale
Si l’univers tient la route et que l’on s’attache au fil de la saison au groupe d’adolescentes, on sent tout de même poindre certaines limites à The Testaments. Le personnage de Daisy semble une version rajeunie de June et le jeune garde Garth (Brad Alexander), dont s’éprend Agnes, fait quant à lui écho à Nick dans l’écriture de son personnage.

Le risque de redite avec The Handmaid’s Tale réside aussi dans le fait que les personnages des deux séries possèdent le même but : faire tomber le régime de Gilead. Dès lors, on retrouve dans The Testaments des dilemmes (se sauver de Gilead sans ses proches ou rester se battre de l’intérieur ?) déjà explorés dans la série mère et des rebondissements potentiellement prévisibles, qui en deviennent agaçants.
Il aurait été plus intéressant de commencer cette nouvelle production juste après la chute de Gilead, pour explorer les inévitables résidus que laisse un régime comme celui-ci dans les esprits et les difficultés à recréer une démocratie, à abandonner tout un endoctrinement.
Le show nous réserve peut-être des surprises dans sa très probable deuxième saison : Disney+ n’a pas encore confirmé officiellement son renouvellement, mais l’équipe de production y travaille déjà. En tout cas, The Testaments devra prendre des risques pour ne pas tomber dans les mêmes impasses et incohérences que sa grande sœur. Mais l’espoir est permis, car, comme nous le dit Agnes en voix off : « Il n’existe rien de plus puissant qu’une adolescente. »