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Studio MinaLima revisite Le petit prince : “On a espoir d’apporter un nouveau regard”

Depuis sa publication en 1943, Le petit prince traverse les générations. Texte fondateur pour certains, livre d’enfance pour d’autres, il est surtout un ouvrage qui se redécouvre sans cesse. Cette année, le Studio MinaLima s’approprie l’histoire d’Antoine de Saint-Exupéry avec une édition illustrée et interactive, qui nous invite à redécouvrir une œuvre que l’on pensait déjà bien connaître. Rencontre.

Revisiter Le petit prince, ça n’est pas rien : comment ce projet est-il arrivé jusqu’à vous ?

Miraphora Mina : Ça faisait des années que l’on parlait aux personnes qui gèrent Le petit prince en leur disant qu’on voulait illustrer le livre. La réponse est venue de la part de Gallimard et de la famille de Saint-Exupéry. Ils nous ont invités à créer une édition spéciale pour célébrer les 80 ans de cet ouvrage.

Est-ce qu’il y a des éléments qui vous ont semblé plus difficiles à adapter visuellement ?

M. M. : L’idée a été de s’éloigner de l’œuvre originale iconique, qui est extrêmement aimée, à la fois en France et dans le monde entier. On s’est donc demandé comment faire quelque chose de nouveau, de différent, mais qui, on l’espère, sera tout aussi apprécié. C’était un grand défi, et notre idée a été de s’éloigner de l’œuvre originale, visuellement. On nous a donné carte blanche, mais… on a choisi de ne pas utiliser une touche de blanc !

Justement, avec quels outils avez-vous travaillé ?

M. M. : On commence toujours avec des crayons, des croquis, sur du papier. Mais ici, dès le départ, il y a eu une réflexion sur la palette de couleurs utilisée. On a fait le choix d’utiliser des couleurs fortes, puissantes, de donner une identité à chacun des mondes que Le Petit Prince va traverser, à chacune des planètes. On voulait que ces mêmes planètes deviennent vivantes.

Eduardo Lima : Ensuite, on a utilisé des outils numériques comme Photoshop.

Pour mieux comprendre les coulisses de la création : travaillez-vous ensemble ou séparément ?

M. M. : Nous travaillons avec une équipe de cinq à six personnes. Généralement, on donne une direction générale ainsi que des éléments-clés. Ici, par exemple : l’écharpe du Petit Prince, la typographie, etc. Ensuite, c’est un travail d’équipe. Il y a des gens spécialisés dans le développement des personnages, d’autres dans les décors.

E. L. : Par ailleurs, on a déjà revisité 11 classiques, dont Harry Potter : désormais, on a une formule solide.

Cette édition est, comme souvent, très interactive, puisque le livre contient notamment huit pop-up. Y avait-il des scènes dont vous saviez qu’elles seraient parfaites pour une telle animation ?

M. M. : C’est une réflexion qui intervient dans les premières étapes. On a d’abord des envies, des scènes qui nous viennent, mais il faut aussi composer avec le fait qu’il doit y avoir un certain rythme dans le livre, une répartition des pages qui contiennent des animations. Ce cadeau de l’interaction doit être bien rythmé pour le lecteur. C’est un peu comme lorsqu’on construit une maison : on ne peut pas mettre toutes les portes au même endroit. Parfois, il faut faire des compromis et choisir d’animer des scènes qu’on n’avait pas forcément pensé à animer au départ. 

Est-ce qu’il y a malgré tout des scènes qui se sont imposées visuellement plus que d’autres ? Certaines qui étaient non négociables ?

M. M. : Oui, par exemple, la scène avec le renard, qui est une scène très théâtrale. C’est vraiment un élément de création d’univers pour l’auteur à cet endroit-là. Et puis, il y a la scène de la rose qui est comme un cadeau, une révélation.

Est-ce que vous avez caché des détails, des “easter eggs” pour les lecteurs attentifs ?

M. M. : Je ne dirais pas forcément qu’on a caché des éléments, mais nous donnons énormément d’importance à tous les détails. Par exemple, les planètes ont toutes des visages, et elles ne regardent pas n’importe où : on voit bien qu’elles sont en train de veiller sur le Petit Prince. Par exemple, la planète où l’on voit tous les éléphants, l’un d’entre eux n’a pas réussi à atteindre la planète. On s’est donc dit que ce serait drôle, dans un prochain livre, qu’on retrouve cet éléphant-là, en se disant qu’il a fini par atterrir quelque part.

E. L. : De la même manière, pour la fin, il y a une illustration où on voit le Petit Prince qui pourrait veiller sur nous depuis sa planète. Pour finir, on a placé au début plusieurs éléments qui suggèrent ce qui pourrait se passer par la suite.

Est-ce qu’il y a des images qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas été retenues ?

M. M. : Au départ, on avait envie d’en mettre beaucoup plus, mais il a fallu se rendre à l’évidence : le livre ne pouvait pas être trop long. Je pense qu’on a réussi à en mettre beaucoup, mais c’est toujours une décision très difficile pour nous de savoir combien il y aura d’illustrations, parce qu’on a toujours envie de tout illustrer.

Est-ce qu’on peut encore surprendre avec une œuvre que tout le monde croit connaître ?

M. M. : J’espère ! Ce sera aux lecteurs de nous le dire. C’est vrai que, lorsqu’on part d’une histoire qui est déjà si connue et qu’on nous donne la liberté d’apporter quelque chose de nouveau, on a espoir d’apporter un regard inédit.

E. L. : Et puis, nous avons déjà l’expérience des classiques, des histoires très connues, vendues à des milliers et des milliers d’exemplaires à travers le monde. Et pourtant, les lecteurs sont toujours intéressés de les redécouvrir avec une nouvelle perspective.  C’est aussi pour nous l’idée d’apporter un nouvel équilibre avec l’essor du digital. Les gens ont envie de pouvoir toucher le papier. Par exemple, ils ont beau connaître l’histoire de Frankenstein, ils sont ravis de pouvoir la découvrir d’une autre façon.

Ce type de livre nous dit également quelque chose du rapport à la lecture…

E. L. : Je pense que cette manière de présenter les livres est aussi une petite révolution. On l’entend beaucoup de la part des enfants et des professeurs. C’est aussi effrayant d’avoir un énorme bloc de texte. On nous dit que ça aide énormément les enfants à appréhender un ouvrage, le fait qu’il y ait une petite surprise à la page suivante. On nous dit aussi que beaucoup d’adultes sont attirés par ces livres-là, et se remettent à lire grâce à ça.

C’est l’éternelle question : Le petit prince est-il un livre pour enfants ou pour adultes ?

M. M. : Évidemment pour tous les âges, et pour les adultes qui ont un cœur d’enfant !

Pour finir, est-ce qu’il y a une réflexion, une phrase du Petit prince qui vous accompagne encore aujourd’hui ?

M. M. : Les adultes sont si étranges. Le Petit Prince n’arrête pas de le répéter pour expliquer qu’on doit regarder le monde d’une façon différente.

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Luiza pour son premier album : “Chaque jour, je continue à apprendre”

Au printemps 2025, la France se réchauffe au son de Soleil bleu, tube dansant et universel qui impressionne par ses touches de dub et ses influences sud-américaines. Derrière ce carton surprise, de l’aveu même de son autrice, se cache Luiza, une chanteuse que l’on connaissait déjà en filigrane pour ses multiples collaborations avec des artistes de renom. Aux frontières de la musique brésilienne, de la pop française et de l’électro, l’artiste sort le 10 avril 2026 un premier album éponyme dans lequel on découvre de nouvelles facettes de sa personnalité aussi solaire qu’optimiste.

Soleil bleu, de Luiza.

Pouvez-vous nous parler de votre premier souvenir musical, vous qui venez d’une famille où la musique est omniprésente ?

Mon plus vieux souvenir, c’était à 4 ans, je sautais sur tous les canapés de la maison en chantant Ob-La-Di, Ob-La-Da des Beatles, la quatrième piste de l’album. La musique était partout dans la maison, c’était une affinité naturelle. Mon père est musicien et, toute petite, je l’accompagnais à ses concerts, j’écoutais ses disques… La musique est extrêmement présente dans ma vie depuis toujours.

À quel moment, vous êtes-vous dit que vous vouliez également faire de la musique votre métier ? Était-ce au moment du Conservatoire ?

Je dirai que ma formation au Conservatoire m’a avant tout donné tous les outils nécessaires pour faire de la musique. Un ancrage théorique pour m’apporter toute la liberté que j’ai aujourd’hui dans la musique. Grâce à la formation classique, j’improvise maintenant beaucoup plus.

Je me suis dit que je voulais en faire mon métier quand, après le Conservatoire, je suis partie pour l’école d’art, à La Réunion. Il a eu plusieurs années où, avant de chanter professionnellement, je montais sur les scènes des autres tellement j’avais envie de chanter. C’était plus fort que moi, j’attrapais le micro et je commençais à chanter ce que j’avais en tête.

Funambule, de Luiza et Mahom.

Monter sur scène et se mettre à chanter quand on a 20 ans, c’est un peu l’équivalent de sauter sur un canapé quand on a 4 ans…

Oui, tout à fait !

On connaît votre double culture franco-brésilienne, qui se ressent énormément dans votre musique. Quand vous étiez jeune, écoutiez-vous beaucoup de musique brésilienne ?

J’ai grandi en écoutant de la samba, de la MPB, du choro… J’aime profondément cette scène musicale. Le Brésil est un des pays du monde qui écoute le plus sa propre musique ! Ma mère est brésilienne, et c’est quasiment uniquement la musique qu’elle écoute. J’ai eu la chance d’être été bercée par ces mélodies et ces rythmes.

Vos premières apparitions étaient surtout des featurings sur les pistes d’autres artistes : Mahom, Flavia Cohelo, Khoe-Wa… Vous étiez une voix que l’on connaissait sans savoir qui elle était…

C’est grâce à tous les artistes qui m’ont fait confiance, alors que je sortais de nulle part ! Je pense que la plupart des artistes avec lesquels j’ai collaboré sont des artistes dont j’ai squatté la scène. Je suis montée sur scène, j’ai pris un micro, j’ai chanté, et voilà ! La plupart l’ont très bien pris, et ils ont fini par me proposer d’enregistrer avec eux. J’ai eu la chance de faire plusieurs collaborations importantes comme ça.

Sua Pele, de iZem, Flavia Coehlo et Luiza.

Au moment où on a commencé à vous entendre régulièrement, une étiquette est apparue pour décrire votre style : l’électropop tropicale.

Évidemment, je suis de la génération électro ! C’est ce qui cartonnait quand j’étais adolescente. En 2015, à mes débuts, c’était vraiment ce que j’écoutais sans arrêt. Mais, étrangement, maintenant, j’écoute très peu de musique électronique. J’écoute principalement de la musique très organique, qui vient du monde entier.

Ceci étant dit, je n’arrive pas à enlever cet aspect-là de moi et ça se retrouve dans ma musique. J’aime beaucoup pouvoir amener cette énergie sur scène. C’est un aspect de la musique qui me plaît. Je ne peux pas m’en séparer.

La dimension dub et électro est toujours très présente dans votre musique et dans votre premier EP. Vous parliez de 2015, mais votre premier album sort finalement dix ans plus tard. C’est rare, pour une pop star, d’avoir une “première carrière” aussi longue avant de se lancer en solo. C’est quelque chose que l’on voit davantage dans le jazz !

Oui, je fais de la scène depuis 2018 de manière professionnelle et ça fait dix ans que j’enregistre des chansons avec d’autres artistes. Mais, entre mes premiers enregistrements et les tournées que je fais maintenant, il a fallu absolument tout apprendre.

Enregistrer une chanson dans un studio et faire de la scène sont deux choses complètement différentes. Quand j’ai fait mes premières scènes, il y a des années, j’ai découvert qu’il ne fallait pas juste chanter. Chanter devant 20 000 personnes, pour moi, ce n’est pas un problème. Mais il faut aussi faire de l’animation, interagir avec la foule, savoir occuper l’espace… Tout ça me terrifiait !

Luiza.

Alors j’ai eu la chance de pouvoir apprendre ça petit à petit et de progresser. Toutes ces années de travail m’ont bien forgée. Je suis ravie d’avoir pris le temps, aussi, de savoir ce que je voulais. Chaque jour, je continue à apprendre.

Vous chantez en français, en anglais et en portugais, en passant de manière fluide de l’un à l’autre. Avez-vous les mêmes facilités à écrire et à chanter dans les trois langues ?

Quand je change de langue, je deviens immédiatement une autre Luiza. C’est vraiment, physiquement, quelque chose que je ressens dans mon cœur, mon énergie. Quand je chante en portugais, c’est toute la culture du pays que je ressens, c’est fou. C’est aussi parce qu’au-delà de la langue, il y a aussi la musicalité qui est différente. Ça donne un autre rapport à l’écriture. D’ailleurs, c’est beaucoup plus simple pour moi d’écrire en portugais, parce que je m’amuse beaucoup plus avec la percussion des mots et la mélodie de chaque son. C’est une langue très mélodieuse, avec laquelle je peux beaucoup m’amuser.

Manha de Carnavale, de Luiza.

L’écriture de votre premier album a-t-elle été une étape difficile pour vous ?

Il y a des morceaux qui sont venus très naturellement. Certains ont même été enregistrés en une prise ! En revanche, il y en a d’autres qui ne sont même pas sortis quand on a terminé de faire l’album, sur lesquels je galère depuis des années. Donc, je dirais que ça dépend vraiment du morceau et du moment. C’est très spécial d’enregistrer en studio avec un agenda très précis. On te dit : “Voilà, on a deux jours de studio, le 14 et le 15, et il faut que, dans ces deux jours, tu aies impérativement de l’inspiration !”

Mais je trouve que l’inspiration ne se commande pas vraiment, donc c’est un apprentissage aussi de se mettre dans ce processus-là. D’arriver à se dire “Tel jour, on enregistre, il faut que j’aie un éclair d’inspiration.” Il y a une samba célèbre qu’on pourrait traduire par “le pouvoir de la création” qui décrit comment la samba est quelque chose qui te traverse de part en part. C’est quelque chose qui arrive comme ça, comme une lumière qui nous inspire les airs et les mots. Ça nous amène une mélodie, ça nous amène à penser qu’il y a une force plus grande qui nous habite, et qui nous dépasse.

Et même en français, on parle bien d’éclair de génie !

Quelque chose qui vient du ciel, qui traverse tout et qui nous éclaire très fort. Une sorte d’inspiration céleste, tout à fait !

Revenons sur le tube Soleil bleu. On vous a beaucoup accolé une image de “chanteuse estivale”, mais, quand on écoute vos autres morceaux, on découvre des choses très différentes.

Ce côté solaire fait entièrement partie de moi ! Mais j’ai aussi un côté très lune, très cosmique, tourné vers la nuit. Dans l’album, il y a donc des morceaux beaucoup plus planants et beaucoup plus nocturnes. Ça fait entièrement partie de moi, ce sont même les morceaux que j’aime le plus. Donc oui, j’ai ces deux personnalités qui résonnent de manière très vive.

« Le monde est plus beau quand on s’aime. Aujourd’hui, c’est politique de l’affirmer ! »

Luiza

Et ce sont des personnalités qui parlent à un public extrêmement large. Quand on regarde un peu les commentaires sur vos réseaux sociaux, on trouve autant des adolescents que des gens qui disent : “J’ai 80 ans et j’ai retrouvé ma jeunesse.”

Ce qui est fou dans cette histoire, c’est que ça touche les enfants, les grands-parents, les gens de milieux plus aisés, mais aussi ceux qui vivent dans la nature. C’était un immense honneur de découvrir que mes chansons touchent autant de générations et de classes sociales.

À ce propos, vous avez dit dans une interview que votre musique avait un caractère politique, parce qu’elle portait notamment des valeurs d’amour et de bienveillance. Pourtant, on ne vous rattacherait pas spontanément au courant de la protest song. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?

L’amour, la bienveillance, mais aussi le rapport à la nature sont très présents dans mon album et dans tous mes textes. C’est important pour moi d’affirmer cette conscience de notre condition naturelle. Il y a quelque chose que l’on a tendance à oublier. Nous ne sommes pas dans la nature : nous sommes la nature. Une nature qui a sa propre conscience, située sur une planète qui flotte dans le cosmos. C’est important pour moi de reposer ma conscience là-dessus. Quelque part, c’est politique.

L’écologie ne devrait pas être un parti politique, mais une chose partagée par tout le monde. Tout comme les valeurs de bienveillance, d’amour, de solidarité. C’est important de tous se soutenir. Le monde est plus beau quand on s’aime. Aujourd’hui, c’est politique de l’affirmer !

Luiza en tournée.

Quelle est la suite pour vous après ce premier album?

Une TRÈS grosse tournée, déjà. [Rires] Pour la suite, on verra : je suis quelqu’un qui a du mal à regarder en arrière, mais aussi à me projeter vers le futur. Évidemment, je réfléchis déjà à la suite. J’ai déjà recommencé à composer, à retravailler des chansons. Le prochain album, on aimerait l’enregistrer au Brésil, ou même, pourquoi pas, à La Réunion.

Quelle œuvre culturelle vous a récemment marquée ?

La dernière fois que je me suis dit : “Il faut que les gens découvrent ça”, c’est en regardant Sans filtre (2022), le film de Ruben Östlund qui a eu la Palme d’or en 2022. Il a aussi fait The Square (2017), qui était vraiment incroyable.

Enfin, si vous deviez nous recommander un seul artiste brésilien ? Celui que vous emporteriez sur une île déserte ?

C’est dur ! J’ai grandi avec des parents qui écoutaient du jazz et de la musique brésilienne tout le temps, alors c’est dur, j’ai envie d’en citer des dizaines. Déjà, je voudrais inviter tout le monde à écouter de la musique brésilienne, parce que c’est un patrimoine à la fois vivant et monumental. Mais si je devais citer quelqu’un, ça serait tout de même Gilberto Gil.

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Le pain des anges de Patti Smith : que vaut sa nouvelle autobiographie ?

Il a fallu un peu de temps, mais Gallimard s’est enfin décidé à inaugurer une collection de non-fiction, offrant ses lettres de noblesse en France à une littérature du réel née aux États-Unis. Et c’est d’ailleurs une icône américaine qui ouvre le bal d’une première salve de trois livres très attendus, publiés coup sur coup par la maison d’édition historique.

Avant de découvrir le premier récit traduit en France d’Olivia Laing, Lonely City, déambulation à New York d’une Anglaise expérimentant la solitude au contact des artistes qui l’ont représentée, comme Edward Hopper ou Andy Warhol ; avant de plonger dans le livre-confession de la romancière Siri Hustvedt qui, avec Ghost Stories, se confie pour la première fois sur le grand amour de sa vie, le géant des lettres américaines, mort il y a deux ans, Paul Auster ; l’heure est d’abord à la découverte d’un petit livre au titre énigmatique, dont l’ésotérisme symbolise à merveille l’œuvre de son autrice. Une parution qui sera l’un des événements littéraires du printemps, Le pain des anges de Patti Smith.

De reine du punk à reine des lettres

2026 signe, en effet, le grand retour de la reine du punk avec un nouvel opus autobiographique particulièrement attendu au vu de l’accueil élogieux reçu il y a quelques mois de l’autre côté de l’Atlantique. Il faut dire que Patti Smith a érigé un modèle de reconversion littéraire. Après avoir conquis le monde entier avec des tubes planétaires comme Gloria (1975), piqué à Van Morrison, Because The Night (1978), coécrit avec Bruce Springsteen ou encore l’hymne militant People Have The Power (1988), elle s’est progressivement tournée vers l’autre grande obsession de sa vie : l’écriture. Pour retracer, à sa manière, poétique et jamais linéaire, les grandes étapes qui ont marqué sa destinée hors du commun.

Il y a 16 ans, elle publiait Just Kids (2010) et entrait un peu plus dans la légende. Un livre générationnel au succès retentissant, dans lequel elle racontait son ascension au sein de la bohème new-yorkaise et sa relation, belle et chaotique, avec le photographe Robert Mapplethorpe. Avec à la clé des millions de lecteurs et surtout un adoubement de la part de la critique, puisqu’elle est récompensée la même année du très prestigieux National Book Award.

Ont suivi d’autres récits, au carrefour de l’art et de la vie. Notamment M Train (2015), référence au métro new-yorkais, « carte de son existence » dévoilée au fil des stations, ou Dévotion (2017), une plongée dans son processus d’écriture. Des livres fascinants, parce qu’intimement liés à la figure géniale de Patti Smith, mais qui manquaient du souffle originel, de cette transe ressentie dans Just Kids, une expérience quasi sensorielle qui avait largement contribué à rendre tout le monde accro. Alors, la publication de cette nouvelle autobiographie s’accompagnait d’un espoir. Le pain des anges signe-t-il le retour à la magie ?

Enfance, rébellion et amour

N’imaginez surtout pas Le pain des anges comme une suite. Signe d’une autrice qui refuse la linéarité et qui se plaît à saisir sa vie comme une photographe, collectionnant les instantanés, le livre est à la fois un prequel et un sequel de Just Kids. Une œuvre comme un reflet déformant, ou plutôt un contrepoint qui s’immisce dans d’autres strates de la vie de l’artiste et s’étend de son enfance à aujourd’hui, alors qu’elle s’apprête à souffler ses 80 bougies.

Autre préambule, autre avertissement. Pour ceux qui n’auraient jamais lu la plume de Patti Smith, il y a un pli à prendre. C’est foutraque, parfois un peu répétitif, les images convoquées peuvent dérouter, mais tout est une question de laisser-aller. Finalement, l’écriture est à l’image de celle qui est en train de la composer. Avec son côté évanescent et ésotérique, cette poésie singulière, lumineuse, mais tourmentée, elle en dit presque autant que toutes les histoires qui nous sont racontées.

Le pain des anges Patti Smith

Dans Le pain des anges, il est beaucoup question de l’enfance. Celle de Patti Smith se déroule entre Philadelphie et le New Jersey, à la suite d’un père, vétéran traumatisé de la Seconde Guerre mondiale, qui se démène pour faire vivre sa petite famille, et aux côtés d’une fratrie soudée, de précieux alliés dans les années de dèche familiale. Dans cette fresque romantisée de ses jeunes années, l’autrice raconte la tuberculose qui a gâché quelques années et remonte aux sources de la rébellion, entre insubordination à l’école et découverte d’Arthur Rimbaud. Elle revient surtout sur un épisode douloureux de l’adolescence – sa grossesse à 19 ans et ce bébé confié à l’adoption juste avant de rejoindre le New York bohème qu’elle raconte dans Just Kids.

Sa relation avec Sam Shepard, le triangle amoureux qu’elle laisse deviner entre elle, l’actrice Maria Schneider et le milliardaire Paul Getty, le coup bas que lui aurait fait Bob Dylan un soir juste avant un concert : il y a aussi de quoi rassasier les lecteurs curieux qui viennent d’abord chercher dans ces mémoires des petites histoires avec les grandes gloires de l’époque. Mais s’il y a une figure qui brille plus que les autres au cœur du Pain des anges, comme une étoile qui veille là-haut, c’est le guitariste Fred Smith, « l’homme de [sa] vie, le meilleur sauvage », décédé subitement des suites d’une crise cardiaque en 1994. Rencontré en 1979, lors d’un des pires moments de sa carrière, alors qu’elle s’est repliée sur elle-même, il lui donne une force nouvelle. Elle devient mère, elle se réinvente.

Chez Patti Smith, l’art et la vie se répondent en écho. Et si ce récit semble plus intime encore que les autres parce qu’il laisse deviner une femme qu’on avait peu vue jusque-là, il n’en délaisse pas pour autant la fibre artistique unique de celle qui demeure l’une des figures les plus inspirantes de ces 50 dernières années. L’autopsie de son rapport contrarié à la scène fascine. Cet espace où elle se libère, mais où les démons l’assaillent. Surtout, la déclaration d’amour à l’écriture touche en plein cœur. Fidèle alliée dans les tumultes de la vie, Patti Smith vit parce qu’elle écrit et, comme pour lui rendre la pareille, elle écrit ce qu’elle vit. Finalement, elle est peut-être là, la magie.

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Une unique lueur de Fred Vargas : que vaut son nouveau polar ?

Le commissaire Adamsberg arpente les pavés parisiens pour une nouvelle enquête, à la recherche d’un assassin méticuleux inspiré par un poète du XIXe siècle et une étoile du cinéma. Une unique lueur sort chez Flammarion ce 8 avril et, pas de doute, nous sommes bien dans un roman de Fred Vargas, avec une intrigue parsemée de références historiques et des meurtriers amateurs de littérature et de grands symboles. Ici, un passionné de l’auteur Gérard de Nerval (qui s’en souvient ?) et son poème El desdichado (Le malheureux). Car l’histoire avec un grand H n’est jamais loin dans les intrigues de la reine du polar français : Frédérique Audoin-Rouzeau, de son vrai nom, fut d’abord archéologue au CNRS et spécialiste du Moyen-Âge.

Sans (trop) dévoiler l’intrigue, Une unique lueur part à la chasse d’un tueur en série fanatique, dont les meurtres se ressemblent tous comme deux gouttes d’eau – même avec plusieurs années d’écart. Un assassin méthodique qui ne laisse presque aucun indice, juste des bribes de poèmes à décoder. « – De buvard ? Il a pris l’empreinte de ses lèvres ? – Tout juste. Empreinte de baiser virtuel. Je vous souhaite bonne chance avec ce mec, commissaire. » Pas de quoi décourager l’équipe du commissaire Adamsberg, qui partira même en excursion aux États-Unis à la recherche d’une réponse.

Retrouvailles

Dix-septième polar de l’autrice et onzième de la série sur le commissaire Adamsberg, Une unique lueur est un roman maîtrisé – l’autrice a popularisé le « rompol » (contraction de « roman » et « polar », mélange d’une intrigue policière à une dimension plus littéraire). Ce nouveau roman reprend une formule qui a fait ses preuves : un (ou plusieurs) meurtre(s), mais toujours de l’humour, celui de sa galerie de personnages à la verve et aux manies attachantes. 

Car c’est bien là le premier plaisir de la série Adamsberg : retrouver une équipe familière, avec, pour commencer, le commissaire lui-même. Personnage nonchalant et bienveillant dont l’esprit flotte souvent dans le brouillard, ce qui ne l’empêche pas d’avoir de régulières illuminations intempestives qui font avancer l’enquête. « – Qu’est-ce que tu fous ? – Je balance des brouettes d’inepties vintage dans l’ordi, répondit Adamsberg tout en poursuivant sa quête sur l’ordinateur. Que dalle, ça donne que dalle. »

Même sensation avec le reste de l’équipe, qu’on retrouve comme de vieux compagnons. Il faut dire qu’ils accompagnent le lecteur depuis plus de 30 ans, la première enquête du commissaire Adamsberg étant parue en 1991 ! Le capitaine Danglard, amoureux des mots et du vin blanc (précisément du château Montier 13,5°), la lieutenante Retancourt, toujours droit au but, le fidèle Veyrenc, ou encore l’empressée et anxieuse Froissy… Chacun avec ses habitudes : « Les coussins pour le repos de Mercadet, l’armoire à bouffe de Froissy, les poissons, le ventilateur de Gardon », énumère Adamsberg.

Une équipe étoffée tout de même de quelques nouveaux protagonistes : le voisin qui ne peut parler qu’en langage soutenu, le nouveau flic apeuré venu du Nord, l’ex-camarade sauvé des flots et fidèle au commissaire Adamsberg…

Plaisir, aussi, de retourner s’installer avec eux dans la « salle du concile » pour leurs réunions. Car, au commissariat du 13e, chacun a bien le droit d’exister comme il veut. Une unique lueur, c’est un retour du commissaire Adamsberg et de son équipe en pleine forme, avec une recette si maîtrisée qu’on ne sent pas passer les 523 pages.

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Wedding Nightmare : deuxième partie : que vaut la suite du film d’horreur ?

En 2019, quand Wedding Nightmare sort sur les écrans, le public découvre une comédie horrifique déjantée et décomplexée basée sur un postulat simple : celle d’un huis clos sanglant. Sept ans plus tard, Wedding Nightmare : deuxième partie s’inscrit dans la continuité du premier film, tout en élargissant sa mythologie grâce à l’ajout bénéfique de nombreux personnages et de concepts.

Wedding Nightmare : deuxième partie.

Wedding Nightmare : deuxième partie reprend exactement là où le premier film s’est arrêté. Grace, après une nuit d’horreur, parvient à sortir vivante de la demeure des Le Domas et s’écroule, inconsciente, sur le parvis du manoir. Transportée à l’hôpital, la jeune mariée réalise qu’elle n’est pas hors de danger et que la partie est loin d’être terminée.

Le long-métrage ne cherche pas à s’éloigner de la formule qui a fait le succès de son prédécesseur. S’inscrivant dans la tradition des comédies horrifiques des années 1990 – dont les suites recréaient les mêmes situations pour le plus grand bonheur du public –, ce second opus se base sur une idée précise : la partie de cache-cache entre Grace et ses assaillants doit reprendre, encore plus grande, encore plus sanglante et encore plus imprévisible. Pour parvenir à cela, le film a la bonne idée d’enrichir la mythologie brièvement évoquée dans le précédent volet et d’introduire de nouveaux personnages. Sans perdre en efficacité (ou en surprises), Wedding Nightmare : deuxième partie déroule son récit avec une belle maîtrise d’écriture.

Wedding Nightmare : deuxième partie.

Sympathy for the Devil

C’est le twist du premier film : dans Wedding Nightmare, les Le Domas confient à Grace qu’ils ont conclu un pacte avec un certain M. Le Bail, des siècles auparavant, et doivent respecter certaines traditions. L’une d’entre elles oblige les nouveaux membres de la famille à jouer à un jeu, la nuit de leur mariage, en piochant une carte. Quand Grace pioche la seule carte qu’il ne fallait pas tirer (un cache-cache mortel), elle pense que les Le Domas sont pétris de superstitions et de croyances infondées.

À la fin du film, n’ayant pas réussi à assassiner la jeune femme, les derniers membres de la famille explosent (littéralement) et Grace aperçoit rapidement une silhouette fantasmagorique : M. Le Bail lui-même.

Wedding Nightmare : deuxième partie commence avec cette idée : le diable existe et a bien conclu un pacte avec la famille Le Domas. Le film peut ainsi développer la mythologie entourant ce mystérieux Le Bail et introduire d’autres familles, toutes membres d’une organisation secrète qui contrôle le monde.

Grace est de nouveau chassée par les autres familles qui veulent terminer le jeu, accompagnée de sa sœur, Faith, entraînée malgré elle dans cette situation cauchemardesque. 

Wedding Nightmare : deuxième partie.

Chasse à l’homme et explosion

Samara Weawing reprend le rôle de Grace et forme avec Kathryn Newton un duo de choc. Si l’histoire autour de ces deux sœurs perdues de vue est somme toute assez superficielle (leurs échanges apportent néanmoins quelques respirations), leur association face à des tueurs plus ou moins déterminés représente la force du film.

La traque reprend, la zone de chasse est plus grande et le film enchaîne les séquences d’action assez inspirées, à coups d’explosions humaines, de combats rapprochés dans des endroits insolites, avec une surenchère permanente dans le sanglant à mesure que le récit avance. Si on peut regretter le « plot-amure » [effet scénaristique qui consiste à ne jamais faire mourir des personnages pour faire avancer l’histoire, ndlr], Wedding Nightmare : deuxième partie est jouissif, sanglant, décomplexé et gore, dans la continuité du précédent volet.

Wedding Nightmare : deuxième partie.

S’ajoutent à cela Sarah Michelle Gellar dans le rôle d’une tueuse impitoyable (confirmant la vibe inspirée des années 1990, façon slasher comme Scream ou Souviens-toi… l’été dernier) et Elijah Wood dans celui de l’avocat surprenant de M. Le Bail. Tel un témoin intouchable et impartial qui assiste aux événements sans jamais perdre son sourire et son approche contractuelle, il pose le cadre et les règles de l’histoire.

Puisque la mythologie est au cœur de cette suite, le film a la judicieuse idée d’aller dans une direction surprenante dans sa seconde partie, rebattant les cartes et ne se contentant pas d’être une simple redite du premier (ce que ce long-métrage est, volontairement, pendant un bon moment).

Le développement du monde entourant M. Le Bail et les familles permettent à Wedding Nightmare : deuxième partie de dépasser le cadre du simple slasher horrifique et de plonger dans une direction artistique plus effrayante, morbide et folklorique.

Wedding Nightmare : deuxième partie.

Suffisamment inventif dans ses mises à mort et dans la surenchère façon série B, Wedding Nightmare : deuxième partie est une comédie horrifique d’action très efficace, fun et surprenante. Le casting s’amuse, la mythologie surnaturelle (et morbide) s’enrichit et le film tient sa promesse du début à la fin.

Tout donne envie de voir une troisième partie et de suivre, une nouvelle fois, le personnage de Samara Weawing dans des jeux de plus en plus mortels et sanglants. 

La bande-annonce de Wedding Nightmare : deuxième partie.
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Championnats du Monde Pokémon 2026 : comment tenter d’obtenir votre pass pour le plus grand événement de l’histoire de la franchise

Championnats du Monde Pokémon

La liste d'intérêts est ouverte ! Au vu de la popularité de la franchise et du fait qu'elle souffle ses 30 bougies cette année, il falloir croiser les doigts très fort pour espérer obtenir un pass.

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Quais du Polar 2026 : comment participer à la Grande Enquête à Lyon ?

À l’approche du printemps, Lyon s’apprête de nouveau à basculer du côté de l’enquête. Du 3 au 5 avril, le festival Quais du Polar investit la ville pour sa 22e édition. Gratuit et ouvert à tous, l’événement déploie chaque année une programmation dense, entre rencontres d’auteurs, tables rondes, projections et expositions. Mais au-delà de cette dimension littéraire, c’est aussi une expérience à vivre, notamment à travers l’un de ses dispositifs les plus emblématiques : la Grande Enquête.

Qu’est-ce que la Grande Enquête ?

Pensée comme une immersion à l’échelle de la ville, la Grande Enquête transforme Lyon en terrain de jeu narratif. Les participants suivent un parcours, collectent des indices, interrogent des personnages incarnés par des comédiens et tentent de résoudre une énigme. À mi-chemin entre escape game en plein air et déambulation scénarisée, elle sollicite autant l’observation que la logique.

Chaque année, un scénario inédit est conçu, en lien avec les codes du polar et le thème du festival. En 2026, l’édition explore les rapports entre science et vérité. Le récit est toutefois tenu secret jusqu’au lancement.

Où et comment participer ?

Le point de départ se situe à l’École normale supérieure de Lyon, dans le 7e arrondissement. Les participants y récupéreront un livret d’enquête, également disponible en ligne quelques jours avant le festival. Ce document constitue le fil conducteur de l’expérience.

Le parcours s’étend ensuite à travers plusieurs zones de la ville, jusqu’à l’Hôtel de Ville, place de la Comédie, où les enquêteurs sont invités à déposer leur bulletin réponse une fois l’énigme résolue. L’itinéraire implique parfois de rejoindre un second secteur, notamment en empruntant les transports en commun.

Quand y participer et dans quelles conditions ?

La Grande Enquête est accessible au grand public, gratuitement, les samedi 4 et dimanche 5 avril, sans réservation préalable. Les livrets sont distribués le samedi entre 9h et 16h, puis le dimanche entre 9h et 12h, dans la limite des stocks disponibles. Le temps de parcours est estimé entre 3h30 et 4h30, hors pauses. L’activité se réalise librement, seul ou en groupe, et ne demande aucun prérequis particulier.

L’enquête repose sur une progression par étapes, mêlant observation, déduction et déplacements. Certains lieux partenaires servent de points d’ancrage au récit tandis que des comédiens interviennent ponctuellement pour enrichir la narration. L’expérience peut être menée en continu ou fragmentée sur la durée du festival.

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Quais du polar 2026 : quelles sont les conférences sur l’IA et le crime à ne pas manquer ?

C’est le retour très attendu du festival Quais du polar à Lyon, du 3 au 5 avril 2026. Entre les conférences, les dédicaces et les masterclass, des dizaines d’auteurs et d’autrices seront présents pour évoquer leurs ouvrages les plus récents, parler de la littérature dans son sens large, avec une place de choix pour le polar et le thriller.

Les festivaliers pourront notamment retrouver Nathacha Appanah, Ingrid Astier, Olivier Bal, Michel Bussi, Jonathan Coe, Marion Dubreuil, Paul Gasnier, Bernard Minier ou encore Guillaume Musso, Olivier Norek, Alice Pol et Franck Thilliez.

Chaque année, Quais du polar permet de saisir l’évolution du polar et de mettre en perspective les nouvelles thématiques abordées par les romanciers et les romancières. L’édition 2026 évoque un sujet d’actualité en particulier : l’intelligence artificielle.

L’IA (et ses dérives) est doublement présente : outre le débat autour de sa présence dans le monde de l’art et de l’écriture, elle ouvre un nouveau champ de possibilité pour les auteurs et autrices, qui n’hésitent pas à la mettre en scène dans leurs polars ou thrillers. L’IA qui donne aux personnages des livres l’occasion de réaliser le crime parfait devient un ressort narratif passionnant à développer. Pour accompagner le sujet, plusieurs conférences autour de l’IA et du crime sont donc prévues ce week-end.

Quelle masterclass ne pas manquer ?

Des dizaines de conférences et masterclass sont prévues pendant toute l’édition 2026 de Quais du polar. Au moins trois événements sont liés directement à la thématique de l’intelligence artificielle.

Ainsi, il est possible d’assister à la conférence L’IA en tant qu’outil d’enquête : fiction et lutte contre le crime, le 3 avril à 14 h (évoquant les méthodes d’enquête et les imaginaires du crime), en présence de l’auteur Thomas R. Weaver. Le même jour, à 16 h, la conférence intitulée Quand le progrès déraille : la science contre l’humanité parlera des dérives des nouvelles technologies (de l’IA, donc, mais pas seulement), en compagnie des auteurs Thomas R. Weaver, Arbon, Maxime Girardeau et Elena Sender.

Le 4 avril à 12 h 30, la thématique de l’intelligence artificielle sera également débattue, sous un autre prisme, lors de la masterclass IA, darknet, industries de la tech : nouveaux pouvoirs, nouveaux récits, en présence notamment de Bernard Minier, en lien direct avec son nouveau roman, Ruptures. Elle évoquera les dangers de l’IA au service des grands groupes et des nations.

Des instants à ne pas manquer pour comprendre comment les auteurs d’aujourd’hui s’emparent de sujets contemporains. Toutes les informations concernant les conférences et les invités sont à retrouver directement sur le site du festival Quais du polar 2026.

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Je suis drôle de David Foenkinos : que vaut son nouveau roman ?

Les héros de David Foenkinos ne sont pas comme les autres. Dans La délicatesse (2009), Nathalie tombe amoureuse de son collègue de bureau, Markus, un employé aussi maladroit et dépressif que loufoque et attachant. Dans Qui se souvient de David Foenkinos (2007), c’est lui-même que l’auteur projette en panne sèche d’inspiration et en crise de la quarantaine. Dans Numéro deux (2022), adapté au théâtre l’année dernière, on découvre l’histoire fantasmée de Martin Hill, celui qui a failli incarner Harry Potter à l’écran.

De ces destins boiteux, cabossés par les aléas de l’existence, David Foenkinos extrait comme personne une fragilité bouleversante. Cette fois encore, avec Je suis drôle, il use de tout son savoir-faire de romancier pour tisser une histoire, en apparence simple, qui, comme chaque fois, nous surprend et nous cueille.

Gustave Bonsoir

Son nom, déjà, laisse une impression mitigée. Gustave, écrit David Foenkinos, « paraît désuet pour un garçon né au début du siècle ». Quant à Bonsoir, on ne sait pas vraiment si l’on y trouve du charme ou du ridicule. 

À l’image de ces artistes aux enfances dramatiques, dont l’auteur fait la liste au début du livre, Gustave est orphelin à 5 ans. Tout ce qu’il garde de sa mère, emportée par un foudroyant cancer, est une lettre qu’il ouvrira des années plus tard. Son père, il ne l’a jamais connu. Le rayon d’espoir de ces années-là reste son adoption par Catherine et Jean-Michel, une directrice et un professeur des écoles.

C’est sur une blessure d’enfance que David Foenkinos construit la vocation de son personnage. Hanté par la peur d’être abandonné, Gustave Bonsoir trouve très tôt dans le rire un bon moyen de s’assurer l’amour et l’affection des gens. Il devient le boute-en-train de ses années de collège et lycée. Le garçon populaire. Sa vocation naît peu à peu. Il s’installe à Paris et décide de se lancer. Mais les déconvenues arrivent. Gustave se découvre un trac incurable. Il enchaîne les échecs. Collectionne les ridicules. Pour quelqu’un qui voulait être comique, il dégage une spectaculaire impression de tristesse.

Tendance comique

En imaginant un comique doué d’un extraordinaire penchant pour la tristesse, David Foenkinos, qui s’est plongé dans les biographies d’humoristes, leur rend un hommage drôle et caricatural. Qui ne sait pas que Louis de Funès était sinistre lorsque les caméras n’étaient pas allumées ?

Il saisit également une tendance de l’époque. Selon un sondage Ifop de 2024, 68 % des Français se déclarent fans de stand-up. Des humoristes célèbres ont ouvert leur propre lieu, comme Fary et son Madame Sarfati, Kev Adams et le Fridge Comedy Club ou Shirley Souagnon avec le Barbès Comedy Club.

Et il n’oublie personne. Pas même ces « gens, entre 30 et 50 ans » que l’on connaît tous, qui décident de quitter leur job corpo pour renouer avec une passion d’enfance. « Max était l’un des soldats de cette armée du rire, ayant quitté une position confortable pour se confronter à son désir profond. »

Des fables étranges

Si on a lu d’autres livres de David Foenkinos, on sait à peu près comment fonctionne la mécanique. Il paraît installer le décor en accéléré. Son style est ultrasimple. Parfois trop. À certains endroits, lorsqu’il parle, par exemple, de la lumière d’une salle de spectacle en la décrivant comme « terriblement crue », on se dit que l’auteur de Charlotte (2014), prix Goncourt des lycéens et prix Renaudot, aurait pu faire un effort. 

Mais on oublie tout cela assez vite. Car la surprise ne tarde pas. L’auteur maîtrise avec ingénuité l’art de l’heureuse coïncidence. Ce léger pivotement narratif qui donne à ses livres leur relief émotionnel. Que faire du cas Gustave Bonsoir ? Comique affligé du comble de la tristesse ? Foenkinos va trouver.

L’auteur de Vers la beauté (2018) ne se range pas du côté du blockbuster épique et de ses héros qui font rêver. Mais il n’écrit pas non plus des livres tristes, qui donnent envie de se jeter par la fenêtre. Il a créé ses propres contes. Peuplés de personnages incroyablement mélancoliques et malchanceux, pas gâtés par la vie, qui finissent, d’une manière ou d’une autre, par retomber sur leurs pattes. Au fond, il fait preuve d’un grand optimisme. Qu’un type comme Bonsoir arrive à s’en sortir, même si ce n’est pas exactement comme il l’aurait espéré, envoie quand même un message positif.

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The Drama avec Zendaya et Robert Pattinson : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un ?

À l’occasion de la sortie en salle de The Drama, le réalisateur Kristoffer Borgli et ses deux costars, Zendaya et Robert Pattinson, ont répondu à nos questions, ainsi qu’à celles de journalistes du monde entier. Un échange inévitablement traversé par la question centrale du film : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un ? Quelques semaines après la sortie de son plus gros succès, Marty Supreme, A24 remet une troisième fois le couvert avec le cinéaste norvégien.

The Drama suit un couple bienheureux, sur le point de se marier. Une idylle de jeunes trentenaires, racontée par fragments au fil d’allers-retours temporels, où tout semble d’abord parfaitement en place. Zendaya, loin de ses débuts sur Disney Channel et après ses rôles dans le Dune de Villeneuve ou la série Euphoria, séduit par son impertinence, sa vivacité camouflant une forme de fragilité. Face à elle, Robert Pattinson déploie une douceur trouble, faite de maladresse et d’introspection, dans la lignée de ses rôles récents dans High Life (2018) ou Mickey 17 (2025). Deux trajectoires, deux énergies s’imbriquant avec une évidence presque suspecte. Car Borgli ne filme cette harmonie que pour mieux la fissurer.

L’amour et la morale

Au cours d’un dîner avec les témoins de leur mariage, Emma, la future épouse, lâche une révélation qui sidère l’assemblée. La bande-annonce l’annonçait sans jamais la dévoiler : qu’est-ce qui se cache derrière ce drame ? Quelle confession peut suffire à faire vaciller un couple en apparence si solide ? Et surtout, cette révélation peut-elle être à la hauteur des attentes qu’elle suscite chez le spectateur, au point de porter tout un film ?

Difficile d’en dire plus sans trahir ce qui constitue le tournant du film. Ce fameux « drama » pourra en laisser certains sur leur faim, mais il agit comme un prétexte, un déclencheur pour le véritable propos du film. « On va évidemment beaucoup s’intéresser à la révélation d’Emma, mais il s’agit de bien plus que ça, explique Zendaya. Ce que traversent Charlie et Emma met à l’épreuve l’amour qu’il y a entre eux, ce que chacun est prêt à accepter chez l’autre, et ce qu’on est prêt à faire au nom de l’amour. »

Zendaya dans The Drama.

« Aimer quelqu’un, c’est le connaître, estime Kristoffer Borgli. Avec les gens dont on est le plus proche, on devrait pouvoir tout partager. Le film parle de la puissance du sentiment amoureux, un état qu’on ne contrôle pas, et qui se complique lorsque les sentiments se heurtent à la raison. » Habitué des comédies sociales acides, à l’image de son homologue scandinave Ruben Östlund, le cinéaste norvégien poursuit ici son observation des comportements humains.

Analyse sociale

Dans Sick of Myself (2022), son premier long-métrage, une jeune femme cherchait l’attention des réseaux sociaux en se défigurant. Dream Scenario (2023) contait, quant à lui, l’histoire d’un père de famille, incarné par Nicolas Cage, qui devenait une obsession collective en infiltrant malgré lui les rêves de millions de personnes. Deux fables sociales grinçantes interrogeant la quête de reconnaissance, la morale et les dérives d’une époque.

Comme dans ses précédents films, Borgli installe une tension à partir de situations banales, fait émerger le malaise, observe plus qu’il ne juge. Fils d’anthropologue, il ne laisse entrevoir ses personnages que par bribes, au travers de leurs réactions plus que par leur passé. Une forme d’extériorité qui pourrait désengager, mais que viennent compenser Zendaya et Pattinson, dont le duo maintient en permanence le spectateur à hauteur d’émotion.

Avec The Drama, Kristoffer Borgli pointe les incohérences de discours et de comportements, les idéaux qui vacillent et la place mouvante de la morale dans une relation. Ses personnages, ancrés dans un cadre petit-bourgeois de Boston, habitués à échanger autour d’un verre de vin ou d’un simili-Starbucks, naviguent entre le besoin de comprendre et le réflexe de juger. La révélation agit comme un révélateur : elle sidère, fracture, oblige chacun à se positionner.

Robert Pattinson et Zendaya dans The Drama.

En filigrane, Borgli épingle ceux qui jouent un rôle, sourire figé pour la photo, ceux persuadés que leurs fautes comptent moins que celles des autres ou que leurs ressentis prévalent. Un nouveau conte social, dans lequel le cinéaste observe, sans malveillance, des individus pris dans leurs contradictions, dépeignant l’humanité dans ce qu’elle a de parfois absurde ou pathétique.

Le film, lui, refuse de trancher. Il distille juste assez d’éléments pour laisser le spectateur combler les vides. « L’histoire est intéressante, car elle montre que la moralité est subjective et dépend du milieu dans lequel on est. Votre morale personnelle dépend aussi de celle et ceux qui vous entourent », souligne Robert Pattinson. Le couple devient alors un prisme : à travers lui se dessinent les obsessions, les incohérences et les angles morts d’une société entière.

La bande-annonce de The Drama avec Zendaya et Robert Pattinson.

En un sens, Borgli y interroge, sans jamais rien asséner, la banalité du mal, la psychose collective, les logiques de groupe comme les dérives individuelles, la façon dont les humains peuvent s’aimer, se faire du mal et évoluer, ainsi que les raisons qui les poussent à agir ainsi. Une comédie romantique déviée vers le drame, traversée d’angoisses et de tensions morales, dont ressort une grande liberté d’interprétation : « Le film incite le spectateur à débattre sur l’opposition entre le cœur et l’esprit, explique le réalisateur. Il n’y a pas de conclusion morale clairement définie. Chaque spectateur peut s’emparer de ces questions et décider par lui-même de sa propre position. »

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