
Après trois albums couronnés de succès et des tournées à guichets fermés, Gauvain Sers revient avec un disque où l’on retrouve cette plume à la fois douce et incisive, notamment lorsqu’il s’agit de s’insurger contre une société et un monde en plein effondrement.
Ce n’est pas un hasard si Gauvain a appelé ce nouvel opus Boulevard de l’enfance. Le chanteur de 36 ans est devenu père d’un petit garçon – un nouveau chapitre de sa vie personnelle qui l’a amené à braquer son regard d’artiste sur cette période si fondatrice. Cela donne un album tendre et fort, dont nous avons voulu discuter avec lui.
Le titre de votre album évoque l’enfance. Est-ce la naissance de votre fils qui vous a amené à traiter ce sujet ?
J’avais déjà écrit des chansons qui parlaient des origines, des racines, de l’endroit d’où l’on vient – source de nombreuses injustices. Cette colonne vertébrale, avec pour thématique l’enfance et la paternité, s’est assez vite dessinée – en écho, bien sûr, à ce qui se passait dans ma vie personnelle. Ce nom, Boulevard de l’enfance, représentait bien tout ça.
Ce disque, c’est sur mon enfance à moi, que je regarde sous un autre prisme depuis suis devenu papa. C’est aussi l’enfance de mon fils dans un monde tel qu’il est aujourd’hui. C’est grandir aux quatre coins du monde, notamment dans le duo avec Francis Cabrel. C’est un mélange de chansons intimes, personnelles. Je me mets un peu à nu. Et puis, il y a des titres où je mets une caméra sur l’épaule et j’essaye de raconter une histoire. Cet album, c’est comme une carte postale poétique du quotidien. J’aimerais être un photographe de chansons.
Êtes-vous nostalgique de cette époque ?
J’ai eu une enfance très joyeuse, éprise de liberté, avec beaucoup d’insouciance. C’est une période de la vie où il y a beaucoup de poésie. On n’a pas encore les problèmes d’adultes qui pèsent au-dessus de nos têtes et qui nous interrogent. C’est un terrain de jeu que j’aime beaucoup explorer.
Cela rejoint beaucoup d’artistes que j’adore comme Jean-Pierre Jeunet. Il y a toujours des enfants dans les films qu’il réalise. Côté musique, je pense à Renaud, évidemment, mais aussi à Cabrel ou à Souchon. Ce sont des personnes qui ont gardé leur âme d’enfant dans un corps d’adulte. Ils ont conservé cette innocence dont on a besoin pour s’échapper d’un monde cruel et anxiogène, qui manque d’empathie.
Les enfants ont encore cette bienveillance, toutes ces belles choses de l’être humain, mais que l’on finit par gommer en grandissant, malheureusement.
Comment s’est faite la rencontre avec Cabrel ?
Je connais Francis depuis quelques années. On s’est rencontrés au Lovely Brive Festival. J’ai été parrain des Rencontres d’Astaffort à deux reprises, et il m’a accueilli à bras ouverts. On a chanté plusieurs fois sur scène La Corrida et Les Oubliés. Très émouvant.
Lorsque je me suis posé la question « Avec qui je rêverais de faire un duo sur ce disque ? » – sachant qu’il y est question de transmission –, il est très vite arrivé en haut de la liste. Je lui ai envoyé le texte auquel il a immédiatement répondu.
Boulevard de l’enfance est une chanson qui me tient à cœur, et il s’en est très vite imprégné. Il l’amène tout de suite sur son territoire, avec sa manière d’interpréter, sa voix que l’on reconnaîtrait parmi des milliards, sa musicalité, sa façon de poser les mots à tel ou tel endroit. Je suis tellement content du mélange des deux voix. Je suis comme un gamin qui a réalisé un rêve : chanter avec lui.
Cabrel m’accompagne depuis que je suis tout petit. Samedi soir sur la Terre est pour moi un album de référence. Il y a aussi Des roses et des orties, que je classe parmi les plus grands disques de la chanson française.
Dans Ménage à l’Assemblée, Monsieur le Président ou Boulevard de l’enfance, on sent une certaine envie de mettre en chansons les injustices, les fracas du monde, les gens invisibles. Vous identifiez-vous comme un chanteur engagé ?
Je ne me pose pas la question. J’écris comme un besoin viscéral. Quand il y a un trop plein d’émotions, lors des jolies choses de la vie, comme le moment d’une future naissance, j’ai tout de suite envie de prendre un stylo, parce que c’est ma manière de communiquer ; je ne suis pas à l’aise à l’oral. Avec les mots, on a le droit de se tromper, de raturer, d’arriver à exprimer vraiment son ressenti, d’en être très proche.
Et après, quand il y a des coups de colère, quand la goutte d’eau fait un peu déborder le vase, j’ai aussi envie d’écrire des chansons qui sont plus des coups de griffes face au monde et ses absurdités, face aux injustices. J’ai envie de mettre en lumière des gens qui sont dans l’ombre et n’ont pas souvent la parole, comme dans Ménage à l’Assemblée.
Ce qui est important, c’est de ne pas être un donneur de leçons, un espèce de moraliste qui va essayer de dire aux personnes qui l’écoutent de penser de telle manière. Les morceaux sont forts quand ils interrogent, posent des questions, pointent du doigt des sujets. Il faut le faire avec poésie, si possible. C’est comme dans la vraie vie : on peut sourire, être amoureux, nostalgique ou en colère. Ce serait dommage de se priver de la colère, car il y a beaucoup de choses à dire.
Vos parents étaient-ils militants ? Vous ont-ils ouvert à la politique ?
Ils n’étaient pas militants dans les associations, mais plus dans la façon de vivre, dans les discussions à table, notamment mon père. C’est passé aussi dans l’écoute de chansons engagées. J’ai vécu dans un univers d’ouverture au monde, de tolérance, d’absence de nombrilisme. Par exemple, on allait dans les manifestations. J’ai grandi avec des valeurs humanistes, et ce sont elles que j’ai envie de défendre. Je n’ai jamais été encarté dans un parti, ni soutenu un homme politiquement.
Vous êtes-vous déjà censuré d’une manière ou d’une autre ?
Honnêtement, je ne crois pas. Je me suis permis d’attaquer des sujets casse-gueule plusieurs fois, par exemple avec Mon fils est parti au Djihad, paru sur mon premier album, Pourvu. C’était un sujet peu simple à aborder, mais c’est ce que j’ai trouvé intéressant. Il y a eu tellement de titres avant nous qu’il faut trouver de nouvelles prises de vue, des sujets inédits. La société évolue beaucoup, et d’autres problématiques naissent.
L’artiste est un éclaireur de l’époque – et même, parfois, peut sentir l’époque. Se censurer serait la pire des choses pour lui. Quand tu es droit dans tes bottes, sincère dans ta démarche, entier dans ta façon d’écrire, tu peux te permettre d’aborder n’importe quel sujet, aussi casse-gueule soit-il. Je ne décide pas de ne pas sortir un morceau parce que cela va froisser des gens. Il ne faut pas être pieds et poings liés quand on écrit des chansons – et surtout des chansons sociétales. Et puis, on n’est pas obligé d’être d’accord avec un artiste, ce n’est pas grave.
Dans Presque une maman, vous parlez d’une femme qui a fait une fausse couche. C’est un sujet que l’on imagine, a priori, traité par une femme.
Se placer dans la peau d’une femme en tant qu’homme, alors que je ne vivrai jamais ni la maternité, ni une fausse couche, voilà un sujet casse-gueule. Cela nécessite d’être dans l’empathie du personnage. Il faut se documenter, se renseigner, parler avec des femmes pour comprendre et viser juste, afin que ce ne soit pas contre-productif.
Qu’est-ce qui a nourri l’envie d’écrire sur ce thème encore tabou ?
Dans mon entourage, je l’ai vécu de près et je sentais que c’était un sujet important. En tant qu’homme, je ne soupçonnais pas que cela pouvait toucher autant de femmes, et que c’était un sujet aussi tabou qui laissait beaucoup de traces. Les chansons peuvent être un peu des pansements sur les plaies de la vie. Ce sont des périodes où l’on est très à fleur de peau. J’ai entendu ces témoignages quand, moi-même, j’espérais avoir un enfant, et ça m’a beaucoup touché, interpellé.
Vous faites référence à certains de vos aînés comme Vian, Ferrat, Renaud… Qu’est-ce qui vous inspire chez eux ?
L’œuvre, évidemment. J’ai envie de leur dire « merci ». Je parle aussi pour mes collègues. Si nous n’avions pas eu ces références avant nous, des phares, des mentors qui nous ont guidé⸱es sans le savoir, nous ne serions pas artistes aujourd’hui. Il y en a certain⸱es qui préfèrent ne pas se revendiquer de telle ou telle famille, pour telle ou telle raison. Moi, j’aime bien les familles dans les chansons, dans la vie en générale. Appartenir à une famille, je trouve cela beau.
Viant, Ferrat ou Renaud ont été si importants dans ma vie. Ils ont construit l’homme et l’artiste que je suis, de par leurs titres qui m’ont marqué. On est le fruit de tout ce que l’on a écouté. On digère et ensuite, on apporte sa sensibilité, son vécu. Ils m’accompagnent encore dans mon quotidien. Je ne pourrais pas vivre sans ceux qui m’ont donné envie d’écrire. Ils font partie de ma famille.
Dans la jeune génération d’artistes comme vous, y en a-t-il qui vous inspirent ou pour lesquels vous avez eu un coup de cœur ?
Bien sûr. Je me tiens pas mal au courant de ce qui sort. C’est vrai que je fais une chanson traditionnelle, classique, qui a envie de raconter des histoires. Cela s’est peut-être perdu au fil du temps. J’ai l’impression d’être un peu tout seul dans un grand bateau à faire ce style.
Mais il y en a quelques-un⸱es que je trouve inspirant⸱es, comme Noé Preszow. C’est quelqu’un – au-delà d’être devenu un ami – dont l’œuvre me plaît beaucoup. Sa façon de voir le métier me parle énormément. Il y a aussi Gaël Faye que je trouve très talentueux. Sa plume est merveilleuse.
La jeune génération m’inspire, évidemment. Mais quand je replonge dans les œuvres qui me parlent le plus, je pense à celles de mes parents, parce qu’ils sont là depuis plus longtemps. Peut-être que dans 30 ans, je dirai la même chose de Noé ou de Gaël Faye. J’aime aussi Clio, avec son admirable sensibilité, sa plume et sa manière de raconter. C’est une excellente mélodiste, en plus.
Cela fait dix ans que vous êtes chanteur. En une décennie, ce métier a évolué dans la manière d’écouter la musique, en matière de communication avec l’explosion des réseaux sociaux. Comment voyez-vous ces changements – vous qui les vivez de l’intérieur au quotidien ?
C’est difficile. Il faut beaucoup s’adapter, et en permanence. Ça évolue très vite dans la manière d’écouter la musique et de la diffuser, mais aussi dans la façon dont les gens se l’approprient. Les réseaux valorisent les extraits alors que moi, je conçois un album comme une longue histoire, comme un livre où il y a plein de chapitres – et où il est impossible de n’en lire qu’un seul. Cette métamorphose m’effraie un peu, dans le sens où les chansons se raccourcissent. On est de moins en moins attentif, on a du mal à se concentrer, on ne prend plus 40 minutes pour écouter un disque. Cette différence, je la vois alors que je ne suis pas un vieux de la vieille. Je ne suis pas pressé de savoir ce qui se passera dans 10 ans.
Moi, j’aime avoir l’objet avec moi, lire les paroles et le livret, essayer de comprendre l’auteur⸱ice, rentrer dans une histoire. Un⸱e artiste, pour moi, ce n’est pas juste un beau morceau, c’est tout ce qu’il ou elle a à raconter autour : ce que la personne incarne sur scène, ce qui se cache derrière elle. J’ai du mal à séparer les deux, parce que l’un ne va pas sans l’autre. Cela me rend triste, mais il faut s’habituer.
Alors, je suis obligé d’empoigner les modes, sinon je n’existe plus. En même temps, je n’ai pas envie de faire le jeu de ça. Cela irait à l’encontre de ma manière de fonctionner, qui est très artisanale. Je suis encore avec mon dictaphone, ma guitare, mon stylo. Même dans ma manière de communiquer sur les réseaux, je le fais artisanalement.
Il faut garder cette authenticité-là, et défendre le fait d’être un « artisan de la chanson », comme le fait Francis Cabrel. Il sort un album seulement lorsqu’il est content de ses titres. Il n’est pas en permanence sur les réseaux sociaux. Quand je me questionne sur mon époque, je me dis : « Qu’est-ce que les gens que j’admire feraient ? »
Pourtant, Cabrel s’est exprimé en disant qu’il n’avait plus envie de faire des albums, mais sortir ici et là des chansons car, justement, les gens n’écoutent plus un album en entier. À quoi bon s’évertuer à créer tout un album ?
C’est vrai. Lui a connu la grande époque où il y avait encore toute une effervescence, où on avait les moyens de produire des albums. Tout est nivelé vers le bas. Aujourd’hui, c’est compliqué d’enregistrer un album plus de trois semaines dans un studio avec des musiciens. Cela se ressent dans la qualité de la production. Certes, il y a des ordinateurs avec lesquels on peut faire beaucoup de choses. Mais ces derniers ne peuvent pas toujours tout reproduire. L’humain fait mieux que la machine – et heureusement.