Frédéric Martel pour Occidents – Enquête sur nos ennemis : “Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de jouer avec le feu”
Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de cet essai ? Est-ce qu’il y avait une forme d’alerte ?
Ce n’est pas un livre de circonstance. Les recherches m’ont pris huit années, mais je ne l’ai pas écrit pour qu’il paraisse aujourd’hui précisément. Un livre se construit durant un long processus : il mûrit à partir d’entretiens, de voyages. Le projet est simple au départ : je suis un Français qui ne comprend pas bien ce qui se passe au niveau international. Pourquoi la Chine de Xi Jinping nous déteste-t-elle ? Comment expliquer le premier mandat de Trump et plus encore le second ? Pourquoi Poutine attaque-t-il l’Ukraine dès 2014 et à nouveau en février 2022 ? Comment comprendre les victoires électorales de l’extrême droite ou de l’extrême gauche un peu partout dans le monde ?
Face à ce chaos du monde, j’ai fait le choix de ne pas écrire un essai théorique, mais d’aller sur le terrain. Le pari était d’aller au contact de ceux qui nous critiquent et de les écouter. Leur poser des questions sur leur refus de la démocratie, leur rejet des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Ensuite, une fois ces discours présentés, je les déconstruis et je démasque ces propagandistes antidémocratiques. Le livre est structuré de manière thématique – droits de l’homme, colonialisme, économie de marché, liberté des médias –, avec une dimension géographique pour éviter un ensemble trop abstrait.
L’Occident aujourd’hui – ou plutôt les Occidents –, c’est quoi ?
La nouveauté de notre époque est que nous sommes encerclés par deux “occidentalismes” : ce que j’appelle dans mon livre “l’Occident moins”, c’est-à-dire la critique classique de l’Occident venant de la gauche communiste ou tiers-mondiste. Du léninisme au castrisme, du trotskisme au maoïsme, il réunit tous ceux qui veulent détruire nos idées, ou en tout cas les dépasser, pour des raisons économiques, politiques ou morales. Cette critique domine aujourd’hui le soi-disant “Sud global” et ses penseurs. Mais j’ai compris qu’en miroir, il y a aussi un “Occident plus” : un courant qui, de J.D. Vance à Steve Bannon, en passant par Viktor Orban ou Javier Milei, nous critique parce que nous aurions trahi nos valeurs. C’est cela le Trumpisme – et c’est pourquoi nous sommes encerclés à l’Est et désormais à l’Ouest.
« Dans Occidents, je ne suis pas dans la théorie, je ne suis pas dans l’essai, je suis dans une enquête. »
Frédéric Martel
Selon ces autres ennemis, nous aurions perdu le sens de la religion, de la famille, on serait devenu “woke”. Quand j’ai rencontré Alexandre Douguine, propagandiste fasciste de Poutine, il m’a confié qu’il n’aimait pas l’Occident actuel : c’est un anti-moderne qui veut restaurer les valeurs occidentales d’avant le grand schisme de 1054.
Pour les uns, il y a donc trop d’Occident ; pour les autres, pas assez. Mais ces deux critiques se rejoignent dans leur détestation de la modernité et de la liberté. Elles sont les deux faces d’une même pièce. Cette jonction des idées de l’extrême gauche anti-occidentale et de l’extrême droite hyper-occidentale est la grande nouveauté de notre époque. C’est cela ma thèse.
Pour une part, j’essaie d’écrire un livre sur cet occidentalisme qui serait, d’une certaine manière, le pendant d’Edward Saïd et de son ouvrage Orientalism, qui analysait les préjugés des Occidentaux sur l’Orient. Moi, je fais l’inverse : j’interroge le monde sur ses préjugés envers l’Occident. Ce que je montre, c’est que beaucoup de nos adversaires se sont inventé un ennemi fictif et théorique. Derrière le mot “Occident”, ils projettent leurs ressentiments, leur haine, leur inimitié – mais ce dont ils parlent n’est pas nous.
Parfois, ils visent Israël, parfois les États-Unis, parfois le capitalisme, parfois le “wokisme”. Ils mélangent tout. Cet “Occident” est une construction imaginaire. Prenons la Chine : elle nous accuse d’ultracapitalisme, alors qu’elle est elle-même l’un des systèmes les plus capitalistes au monde. De même, on nous accuse d’être colonialistes, alors que les colonialistes d’aujourd’hui sont la Russie en Ukraine, la Chine à Hong Kong ou vis-à-vis de Taïwan, l’Algérie vis-à-vis des Kabyles, du Sahara occidental et plus largement de toute la population algérienne qui est colonisée par la dictature FLN. L’idée du livre est donc de démonter ces mensonges et cet Occident fantasmé.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au cours de votre enquête ?
Le monde bouge en permanence : élections, crises, coups d’État… Mais mon objectif est de dégager des tendances durables. Je m’appuie, par exemple, sur la Conférence de Bandung de 1955 pour analyser les discours sur le colonialisme ; je suis allé à Bandung, en Indonésie, et j’ai retrouvé ceux qui ont pensé cette conférence.
Concernant les États-Unis, je connais bien ce pays, j’ai fait ma thèse sur le pays et écrit plusieurs livres à ce sujet. La droite ultraconservatrice, religieuse, anti-élites n’est pas nouvelle. Mais Donald Trump en est un produit – un produit radicalisé, avec des méthodes qui flirtent avec des formes d’autoritarisme. C’est là une évolution importante.
Comment avez-vous vécu ce travail de terrain ?
Ce livre s’inscrit dans la continuité de mes précédents travaux, comme Sodoma, sur la vie sexuelle au Vatican, ou Mainstream sur la culture de masse. Je mêle plusieurs approches : journalistique (entretiens, reportage), académique (lectures, articles scientifiques) et statistique ou documentaire. Je n’ai pas écrit un essai depuis mon bureau parisien. Je suis allé voir ce qui se passe. Surtout, je ne suis pas allé voir “nos amis”, mais nos ennemis. C’est ma méthode.
J’ai mené près de 2 000 entretiens dans 52 pays. Parfois, je suis retourné dix fois dans un même pays pour revoir les mêmes personnes. Mon objectif : comprendre ceux qui nous déteste pour être mieux armé pour les combattre. Parce que, pour lutter contre eux, il faut d’abord les connaître. Dans Occidents, je ne suis pas dans la théorie, je ne suis pas dans l’essai, je suis dans une enquête. Un reportage “at large”, comme on dit en anglais, dans lequel je raconte ce que j’ai vu et, je l’espère, compris.
L’Europe n’est-elle pas aussi en train de perdre la bataille du récit ?
J’ai longtemps été critique envers l’Union européenne – et ces critiques restent en partie valables : bureaucratie, éloignement du peuple, élitisme. Mais, à l’échelle internationale, ces défauts deviennent secondaires face aux dangers actuels. Et surtout à l’urgence de défendre nos valeurs.
Je dirais que cette enquête m’a rendu encore plus Européen. Nous sommes engagés dans une guerre idéologique. Et nous ne pouvons plus rester passifs. Le livre parle beaucoup de nos ennemis, mais aussi de nos faiblesses internes – de ceux qui, parfois, relativisent ou contestent nos valeurs. Les chevaux de Troie interne. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de jouer avec le feu. C’est d’ailleurs une image que l’on retrouve sur la couverture du livre avec la boîte d’allumettes. Je décris ceux qui jouent avec les allumettes et veulent mettre le feu.
L’Occident va-t-il évoluer dans les prochaines décennies ?
Pour moi, l’Occident est une métaphore. Une invention de nos adversaires. Il n’existe pas, ni sur le plan géographique (Israël, l’Australie, le Japon ne sont pas à l’Ouest), ni sur le plan économique, ni sur le plan idéologique (l’Inde, le Brésil sont aussi des démocraties). En revanche, les valeurs associées à l’Occident ou, disons, à l’Europe – démocratie, liberté, État de droit – sont universelles. Elles ne sont pas “occidentales”. Elles sont défendues partout dans le monde, de Taïwan à Hong Kong, de Téhéran à Caracas. Elles ont été formalisées notamment dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par la quasi-totalité des pays de l’ONU de l’époque. Ces valeurs sont universelles et, surtout, c’est le mot important, “universalisables”. Les valeurs de la Chine de Xi, de la Russie de Poutine, des Mollahs iraniens ou du Venezuela de Maduro ne sont pas “universalisables”.
C’est le message que vous souhaitez transmettre à vos lecteurs et lectrices ?
Oui. C’est un constat, mais aussi un livre de combat. Je pense qu’il faut dire les choses : nous sommes en guerre idéologique. Et si nous voulons gagner cette guerre, il nous faut défendre nos idées plutôt que de passer notre temps à parler de la “désoccidentalisation du monde” – ce qui n’est pas une grille de lecture sérieuse. La force de nos valeurs et la défense de l’Occident et de l’Europe sont un combat plus juste.

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