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Le pain des anges de Patti Smith : que vaut sa nouvelle autobiographie ?

Il a fallu un peu de temps, mais Gallimard s’est enfin décidé à inaugurer une collection de non-fiction, offrant ses lettres de noblesse en France à une littérature du réel née aux États-Unis. Et c’est d’ailleurs une icône américaine qui ouvre le bal d’une première salve de trois livres très attendus, publiés coup sur coup par la maison d’édition historique.

Avant de découvrir le premier récit traduit en France d’Olivia Laing, Lonely City, déambulation à New York d’une Anglaise expérimentant la solitude au contact des artistes qui l’ont représentée, comme Edward Hopper ou Andy Warhol ; avant de plonger dans le livre-confession de la romancière Siri Hustvedt qui, avec Ghost Stories, se confie pour la première fois sur le grand amour de sa vie, le géant des lettres américaines, mort il y a deux ans, Paul Auster ; l’heure est d’abord à la découverte d’un petit livre au titre énigmatique, dont l’ésotérisme symbolise à merveille l’œuvre de son autrice. Une parution qui sera l’un des événements littéraires du printemps, Le pain des anges de Patti Smith.

De reine du punk à reine des lettres

2026 signe, en effet, le grand retour de la reine du punk avec un nouvel opus autobiographique particulièrement attendu au vu de l’accueil élogieux reçu il y a quelques mois de l’autre côté de l’Atlantique. Il faut dire que Patti Smith a érigé un modèle de reconversion littéraire. Après avoir conquis le monde entier avec des tubes planétaires comme Gloria (1975), piqué à Van Morrison, Because The Night (1978), coécrit avec Bruce Springsteen ou encore l’hymne militant People Have The Power (1988), elle s’est progressivement tournée vers l’autre grande obsession de sa vie : l’écriture. Pour retracer, à sa manière, poétique et jamais linéaire, les grandes étapes qui ont marqué sa destinée hors du commun.

Il y a 16 ans, elle publiait Just Kids (2010) et entrait un peu plus dans la légende. Un livre générationnel au succès retentissant, dans lequel elle racontait son ascension au sein de la bohème new-yorkaise et sa relation, belle et chaotique, avec le photographe Robert Mapplethorpe. Avec à la clé des millions de lecteurs et surtout un adoubement de la part de la critique, puisqu’elle est récompensée la même année du très prestigieux National Book Award.

Ont suivi d’autres récits, au carrefour de l’art et de la vie. Notamment M Train (2015), référence au métro new-yorkais, « carte de son existence » dévoilée au fil des stations, ou Dévotion (2017), une plongée dans son processus d’écriture. Des livres fascinants, parce qu’intimement liés à la figure géniale de Patti Smith, mais qui manquaient du souffle originel, de cette transe ressentie dans Just Kids, une expérience quasi sensorielle qui avait largement contribué à rendre tout le monde accro. Alors, la publication de cette nouvelle autobiographie s’accompagnait d’un espoir. Le pain des anges signe-t-il le retour à la magie ?

Enfance, rébellion et amour

N’imaginez surtout pas Le pain des anges comme une suite. Signe d’une autrice qui refuse la linéarité et qui se plaît à saisir sa vie comme une photographe, collectionnant les instantanés, le livre est à la fois un prequel et un sequel de Just Kids. Une œuvre comme un reflet déformant, ou plutôt un contrepoint qui s’immisce dans d’autres strates de la vie de l’artiste et s’étend de son enfance à aujourd’hui, alors qu’elle s’apprête à souffler ses 80 bougies.

Autre préambule, autre avertissement. Pour ceux qui n’auraient jamais lu la plume de Patti Smith, il y a un pli à prendre. C’est foutraque, parfois un peu répétitif, les images convoquées peuvent dérouter, mais tout est une question de laisser-aller. Finalement, l’écriture est à l’image de celle qui est en train de la composer. Avec son côté évanescent et ésotérique, cette poésie singulière, lumineuse, mais tourmentée, elle en dit presque autant que toutes les histoires qui nous sont racontées.

Le pain des anges Patti Smith

Dans Le pain des anges, il est beaucoup question de l’enfance. Celle de Patti Smith se déroule entre Philadelphie et le New Jersey, à la suite d’un père, vétéran traumatisé de la Seconde Guerre mondiale, qui se démène pour faire vivre sa petite famille, et aux côtés d’une fratrie soudée, de précieux alliés dans les années de dèche familiale. Dans cette fresque romantisée de ses jeunes années, l’autrice raconte la tuberculose qui a gâché quelques années et remonte aux sources de la rébellion, entre insubordination à l’école et découverte d’Arthur Rimbaud. Elle revient surtout sur un épisode douloureux de l’adolescence – sa grossesse à 19 ans et ce bébé confié à l’adoption juste avant de rejoindre le New York bohème qu’elle raconte dans Just Kids.

Sa relation avec Sam Shepard, le triangle amoureux qu’elle laisse deviner entre elle, l’actrice Maria Schneider et le milliardaire Paul Getty, le coup bas que lui aurait fait Bob Dylan un soir juste avant un concert : il y a aussi de quoi rassasier les lecteurs curieux qui viennent d’abord chercher dans ces mémoires des petites histoires avec les grandes gloires de l’époque. Mais s’il y a une figure qui brille plus que les autres au cœur du Pain des anges, comme une étoile qui veille là-haut, c’est le guitariste Fred Smith, « l’homme de [sa] vie, le meilleur sauvage », décédé subitement des suites d’une crise cardiaque en 1994. Rencontré en 1979, lors d’un des pires moments de sa carrière, alors qu’elle s’est repliée sur elle-même, il lui donne une force nouvelle. Elle devient mère, elle se réinvente.

Chez Patti Smith, l’art et la vie se répondent en écho. Et si ce récit semble plus intime encore que les autres parce qu’il laisse deviner une femme qu’on avait peu vue jusque-là, il n’en délaisse pas pour autant la fibre artistique unique de celle qui demeure l’une des figures les plus inspirantes de ces 50 dernières années. L’autopsie de son rapport contrarié à la scène fascine. Cet espace où elle se libère, mais où les démons l’assaillent. Surtout, la déclaration d’amour à l’écriture touche en plein cœur. Fidèle alliée dans les tumultes de la vie, Patti Smith vit parce qu’elle écrit et, comme pour lui rendre la pareille, elle écrit ce qu’elle vit. Finalement, elle est peut-être là, la magie.

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Une unique lueur de Fred Vargas : que vaut son nouveau polar ?

Le commissaire Adamsberg arpente les pavés parisiens pour une nouvelle enquête, à la recherche d’un assassin méticuleux inspiré par un poète du XIXe siècle et une étoile du cinéma. Une unique lueur sort chez Flammarion ce 8 avril et, pas de doute, nous sommes bien dans un roman de Fred Vargas, avec une intrigue parsemée de références historiques et des meurtriers amateurs de littérature et de grands symboles. Ici, un passionné de l’auteur Gérard de Nerval (qui s’en souvient ?) et son poème El desdichado (Le malheureux). Car l’histoire avec un grand H n’est jamais loin dans les intrigues de la reine du polar français : Frédérique Audoin-Rouzeau, de son vrai nom, fut d’abord archéologue au CNRS et spécialiste du Moyen-Âge.

Sans (trop) dévoiler l’intrigue, Une unique lueur part à la chasse d’un tueur en série fanatique, dont les meurtres se ressemblent tous comme deux gouttes d’eau – même avec plusieurs années d’écart. Un assassin méthodique qui ne laisse presque aucun indice, juste des bribes de poèmes à décoder. « – De buvard ? Il a pris l’empreinte de ses lèvres ? – Tout juste. Empreinte de baiser virtuel. Je vous souhaite bonne chance avec ce mec, commissaire. » Pas de quoi décourager l’équipe du commissaire Adamsberg, qui partira même en excursion aux États-Unis à la recherche d’une réponse.

Retrouvailles

Dix-septième polar de l’autrice et onzième de la série sur le commissaire Adamsberg, Une unique lueur est un roman maîtrisé – l’autrice a popularisé le « rompol » (contraction de « roman » et « polar », mélange d’une intrigue policière à une dimension plus littéraire). Ce nouveau roman reprend une formule qui a fait ses preuves : un (ou plusieurs) meurtre(s), mais toujours de l’humour, celui de sa galerie de personnages à la verve et aux manies attachantes. 

Car c’est bien là le premier plaisir de la série Adamsberg : retrouver une équipe familière, avec, pour commencer, le commissaire lui-même. Personnage nonchalant et bienveillant dont l’esprit flotte souvent dans le brouillard, ce qui ne l’empêche pas d’avoir de régulières illuminations intempestives qui font avancer l’enquête. « – Qu’est-ce que tu fous ? – Je balance des brouettes d’inepties vintage dans l’ordi, répondit Adamsberg tout en poursuivant sa quête sur l’ordinateur. Que dalle, ça donne que dalle. »

Même sensation avec le reste de l’équipe, qu’on retrouve comme de vieux compagnons. Il faut dire qu’ils accompagnent le lecteur depuis plus de 30 ans, la première enquête du commissaire Adamsberg étant parue en 1991 ! Le capitaine Danglard, amoureux des mots et du vin blanc (précisément du château Montier 13,5°), la lieutenante Retancourt, toujours droit au but, le fidèle Veyrenc, ou encore l’empressée et anxieuse Froissy… Chacun avec ses habitudes : « Les coussins pour le repos de Mercadet, l’armoire à bouffe de Froissy, les poissons, le ventilateur de Gardon », énumère Adamsberg.

Une équipe étoffée tout de même de quelques nouveaux protagonistes : le voisin qui ne peut parler qu’en langage soutenu, le nouveau flic apeuré venu du Nord, l’ex-camarade sauvé des flots et fidèle au commissaire Adamsberg…

Plaisir, aussi, de retourner s’installer avec eux dans la « salle du concile » pour leurs réunions. Car, au commissariat du 13e, chacun a bien le droit d’exister comme il veut. Une unique lueur, c’est un retour du commissaire Adamsberg et de son équipe en pleine forme, avec une recette si maîtrisée qu’on ne sent pas passer les 523 pages.

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Arlo Parks : « Ambiguous Desire », son retour planant et introspectif

Depuis Collapsed In Subeams, son premier album paru en 2021, la chanteuse britannique Arlo Parks a attiré l’attention des médias et du public par son attitude subversive, ses paroles fortes et son éclectisme artistique – aussi à l’aise en reprenant Radiohead au piano qu’en collaborant avec la Belgo-Congolaise Lous and The Yakuza.

2026 est l’année de son retour avec un nouvel et ambitieux album, Ambiguous Desire, qui sort ce 3 avril.

Un voyage sonore immersif

Sur ces 12 titres, l’ambiance globale se revèle plutôt planante et en mid-tempo. Arlo Parks est capable de coups de génie comme sur Beams, titre aux harmonies et à la mélodie imparables, où les cordes tiennent une place importante. Une rythmique hip-hop avec des claviers aériens qui n’est pas sans rappeler une certaine Dido.

Sur South Seconds, la chanteuse opte pour l’acoustique dépouillée qui met en valeur voix et textes. Amour, désir, amitié, découverte de soi : tels sont les thèmes abordés ici. Une guitare électrique, le temps d’un interlude, ouvre sur Nightswimming. Là encore, l’atmosphère éthérique se déploie, apaisante, avec des incrustations éeectro. Un morceau lumineux, redoutable dans sa construction.

Son ami Sam Alpha apporte une vraie valeur ajoutée au titre Senses. Le Londonien, connu pour ses ambiances romantiques et sa musique émotive, habille à merveille les inspirations de la poétesse. Floette, quant à lui, est une merveille de douceur tout en retenue, avec sa rythmique drum & bass et un travail de sons et de samples particulièrement original.

Dans l’ensemble, Ambiguous Desire repose sur de terribles breakbeats, porté par de belles mélodies et des sonorités intimistes.

Des collaborations prestigieuses pour un son ciselé

Pour atteindre ce résultat, Arlo Parks s’est entourée de références en matière de production et de qualité de son, à commencer par Paul Epworth. Le génial producteur britannique de 50 ans, à l’origine de nombreux hits d’Adele, de Rihanna ou de Florence And The Machine, se surpasse ici pour trouver l’équilibre entre pop et tendances spécialisées pour un public branché. Blue Disco illustre bien le propos.

La présence de Buddy vise le même objectif. Le musicien a œuvré aux côtés de Franck Ocean et Vampire Weekend – maîtrisant aussi bien le R’n’B que la pop alternative indé. Tout cela aboutit à un album plus intuitif, vibrant et intimiste. La chanteuse de 25 ans le reconnaît d’ailleurs volontiers : « Il est difficile de se livrer, mais quand j’y parviens, cela donne des titres essentiels et forts. »

Ambiguous Desire est le disque parfait pour les fins de soirée ou pour une écoute méditative à la maison. Se perdre dans la nuit ou dans les clubs, puis refaire surface la tête pleine d’émotions et de désirs ambigus : c’est ainsi que ces 12 titres ont été pensés. L’exploration des genres, de la sexualité et de la santé mentale sont des sujets sérieux et profonds qui requièrent une atmosphère calme et sereine. 

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Je suis drôle de David Foenkinos : que vaut son nouveau roman ?

Les héros de David Foenkinos ne sont pas comme les autres. Dans La délicatesse (2009), Nathalie tombe amoureuse de son collègue de bureau, Markus, un employé aussi maladroit et dépressif que loufoque et attachant. Dans Qui se souvient de David Foenkinos (2007), c’est lui-même que l’auteur projette en panne sèche d’inspiration et en crise de la quarantaine. Dans Numéro deux (2022), adapté au théâtre l’année dernière, on découvre l’histoire fantasmée de Martin Hill, celui qui a failli incarner Harry Potter à l’écran.

De ces destins boiteux, cabossés par les aléas de l’existence, David Foenkinos extrait comme personne une fragilité bouleversante. Cette fois encore, avec Je suis drôle, il use de tout son savoir-faire de romancier pour tisser une histoire, en apparence simple, qui, comme chaque fois, nous surprend et nous cueille.

Gustave Bonsoir

Son nom, déjà, laisse une impression mitigée. Gustave, écrit David Foenkinos, « paraît désuet pour un garçon né au début du siècle ». Quant à Bonsoir, on ne sait pas vraiment si l’on y trouve du charme ou du ridicule. 

À l’image de ces artistes aux enfances dramatiques, dont l’auteur fait la liste au début du livre, Gustave est orphelin à 5 ans. Tout ce qu’il garde de sa mère, emportée par un foudroyant cancer, est une lettre qu’il ouvrira des années plus tard. Son père, il ne l’a jamais connu. Le rayon d’espoir de ces années-là reste son adoption par Catherine et Jean-Michel, une directrice et un professeur des écoles.

C’est sur une blessure d’enfance que David Foenkinos construit la vocation de son personnage. Hanté par la peur d’être abandonné, Gustave Bonsoir trouve très tôt dans le rire un bon moyen de s’assurer l’amour et l’affection des gens. Il devient le boute-en-train de ses années de collège et lycée. Le garçon populaire. Sa vocation naît peu à peu. Il s’installe à Paris et décide de se lancer. Mais les déconvenues arrivent. Gustave se découvre un trac incurable. Il enchaîne les échecs. Collectionne les ridicules. Pour quelqu’un qui voulait être comique, il dégage une spectaculaire impression de tristesse.

Tendance comique

En imaginant un comique doué d’un extraordinaire penchant pour la tristesse, David Foenkinos, qui s’est plongé dans les biographies d’humoristes, leur rend un hommage drôle et caricatural. Qui ne sait pas que Louis de Funès était sinistre lorsque les caméras n’étaient pas allumées ?

Il saisit également une tendance de l’époque. Selon un sondage Ifop de 2024, 68 % des Français se déclarent fans de stand-up. Des humoristes célèbres ont ouvert leur propre lieu, comme Fary et son Madame Sarfati, Kev Adams et le Fridge Comedy Club ou Shirley Souagnon avec le Barbès Comedy Club.

Et il n’oublie personne. Pas même ces « gens, entre 30 et 50 ans » que l’on connaît tous, qui décident de quitter leur job corpo pour renouer avec une passion d’enfance. « Max était l’un des soldats de cette armée du rire, ayant quitté une position confortable pour se confronter à son désir profond. »

Des fables étranges

Si on a lu d’autres livres de David Foenkinos, on sait à peu près comment fonctionne la mécanique. Il paraît installer le décor en accéléré. Son style est ultrasimple. Parfois trop. À certains endroits, lorsqu’il parle, par exemple, de la lumière d’une salle de spectacle en la décrivant comme « terriblement crue », on se dit que l’auteur de Charlotte (2014), prix Goncourt des lycéens et prix Renaudot, aurait pu faire un effort. 

Mais on oublie tout cela assez vite. Car la surprise ne tarde pas. L’auteur maîtrise avec ingénuité l’art de l’heureuse coïncidence. Ce léger pivotement narratif qui donne à ses livres leur relief émotionnel. Que faire du cas Gustave Bonsoir ? Comique affligé du comble de la tristesse ? Foenkinos va trouver.

L’auteur de Vers la beauté (2018) ne se range pas du côté du blockbuster épique et de ses héros qui font rêver. Mais il n’écrit pas non plus des livres tristes, qui donnent envie de se jeter par la fenêtre. Il a créé ses propres contes. Peuplés de personnages incroyablement mélancoliques et malchanceux, pas gâtés par la vie, qui finissent, d’une manière ou d’une autre, par retomber sur leurs pattes. Au fond, il fait preuve d’un grand optimisme. Qu’un type comme Bonsoir arrive à s’en sortir, même si ce n’est pas exactement comme il l’aurait espéré, envoie quand même un message positif.

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Jeunes, stylés et ultra-doués : The Molotovs électrisent le rock britannique

Leur nom de groupe sonne comme une déflagration, la promesse d’un cocktail forcément abrasif Et ça tombe bien : Wasted On Youth, leur premier album, est une petite bombe. The Molotovs, ce sont Issey et Matthew Cartlidge. Elle a 19 ans, lui à peine 18. Deux gamins biberonnés aux vinyles de leurs parents, qui, après avoir fait leurs armes dans les rues de Londres, ont fini par attirer l’attention du label Marshall Records. Jusqu’à s’imposer comme l’une des sensations musicales les plus excitantes de 2026.

Il est 11h du matin lorsque les deux têtes blondes elfiques de The Molotovs surgissent sur notre écran Zoom. Ce matin, Issey et Matthew ont troqué leurs flamboyantes sapes vintage pour des T-shirts noirs, l’air un peu ensommeillé mais la répartie affûtée. 

Et si au cours de l’interview, Matt rejettera le terme « rock » pour qualifier leur musique (« Trop large », avancera-t-il), force est de constater que ces deux post-ados s’inscrivent dans une tradition anglaise diablement vivante, fortement inspirée par le punk, le mod revival et le garage rock des années 60–80. Guitares nerveuses, chansons compactes et percutantes et attitude de dandys insolents, tout dans la fratrie Cartlidge évoque cette nouvelle génération brit qui parvient à fusionner urgence et nostalgie avec une facilité déconcertante. Rencontre.  

À quel moment avez-vous réalisé que jouer ensemble en tant que frère et sœur pouvait devenir quelque chose de sérieux ?

Issey : Je pense que c’est arrivé assez vite, dès qu’on a senti que ça fonctionnait bien. On a commencé en jouant un peu partout dans les rues de Londres, notamment dans les quartiers de Brixton, Camden – qui est un endroit emblématique pour le rock – mais aussi à Soho, Oxford Street… Quand tu joues dans la rue, personne n’a payé pour te voir, donc tu es presque une intrusion dans la journée des gens, pas un divertissement choisi. Mais quand les gens s’arrêtent, restent, écoutent vraiment, ça veut dire quelque chose.

On proposait un son qui allait puiser dans les années 70, le punk, et même plus loin dans les années 60 avec des groupes comme The Kinks ou The Who, toute la vague mod revival. Et comme ce genre de son n’était pas revenu depuis un moment, les gens avaient l’impression de découvrir quelque chose de nouveau. C’est à ce moment-là qu’on a compris que ça pouvait devenir sérieux.

N’est pas un peu agaçant que l’on parle invariablement de votre précocité ?

Issey : Pas vraiment. C’est juste un élément parmi d’autres. Le fait qu’on soit jeunes fait partie de nous, mais ce n’est pas ce qui définit le projet. On n’est pas là parce qu’on est jeunes comme dans un télé-crochet, c’est simplement une donnée.

Vous dites que vous faites « une musique jeune, faite par des jeunes pour des jeunes ». 

Matthew : Disons qu’aucun de nous n’a 20 ans. Donc forcément, on écrit depuis ce point de vue-là. Je ne peux pas écrire comme quelqu’un de 40 ans ou même de 25. Nos chansons sont inspirés par ce que l’on vit aujourd’hui. D’ailleurs, on a beaucoup de fans entre 13 et 22 ans et ils se reconnaissent dans notre musique.

Issey : Quand tu es jeune, tu simplifies des choses complexes. Tu es moins désabusé, plus optimiste. Les solutions les plus simples te paraissent les plus évidentes. C’est cette énergie-là qu’on met dans notre musique : quelque chose de passionné et d’optimiste.

Votre musique touche également des générations plus âgées. Parvenir à fédérer, réalisez-vous que c’est un petit miracle pour un premier album ?

Issey : Oui, on a vraiment pour ambition de rassembler les gens. La musique et la culture sont des outils incroyables pour ça. À nos concerts, il y a un mélange de publics : hommes, femmes, jeunes, personnes plus âgées. Celles et ceux qui ont connu le punk ou le mod revival retrouvent une sensation, et les plus jeunes découvrent ça pour la première fois. Chacun vient pour une raison différente, mais ça prouve que ce type de musique ne disparaît jamais.

Que pensent vos parents de votre groupe ?

Matthew : Ils adorent. Ils disent qu’on est le meilleur groupe du pays – et je ne plaisante pas.

Issey : Ils nous soutiennent énormément. Au début, notre père nous emmenait partout en voiture pour jouer. Ils ont toujours été derrière nous.

Avez-vous arrêté vos études ?

Matthew : Oui, on a quitté l’école assez tôt, avant même les examens. On voulait faire de la musique et l’école ne nous aidait pas dans ce sens. Pour moi c’était simple : soit tu continues, soit tu fais vraiment ce que tu veux.

Issey : On a fait ce choix. Le groupe, c’est toute notre vie. Ce n’est même pas un travail, c’est un mode de vie. Tout ce qu’on fait nourrit le groupe, donc il n’y avait plus de place pour les études.

TheMolotovs - Credit Derek Bremner

Le format duo est exigeant – impossible de se planquer. Pourquoi ce choix ?

Matthew : Au départ, on était deux, puis trois avec notre batteur Will Fooks, et ça fonctionne bien comme ça. On n’a jamais ressenti le besoin d’être plus nombreux.

Issey : C’est vraiment une dynamique de power trio. Personne n’est en retrait, tout le monde apporte quelque chose. Et puis, honnêtement, c’est déjà assez intense comme ça (rires).

Avez-vous des désaccords musicaux ?

Issey : Oui, en permanence. Mais c’est plutôt sain. C’est une sorte de débat musical continu, et ça fait avancer les choses.

Quel est le premier album qui vous a donné envie de faire de la musique ?

Matthew : Je ne me souviens plus exactement, mais j’écoutais beaucoup Green Day : je voulais être Billie Joe Armstrong (le chanteur de Green Day – Ndlr) quand j’étais plus jeune. 

Issey : Moi, je piochais surtout dans la collection de mes parents, notamment The Jam. Leur énergie et leur manière de canaliser la colère dans la musique m’ont marquée.

Quelles sont vos principales influences ?

Matthew : Je dirais The Undertones, The Jam. Ensuite j’ai Oasis, puis les Kinks et Small Faces.

Issey : J’adore The Libertines, Dexys Midnight Runners, The Beautiful South, The Housemartins… Un genre de pop politique, jungle pop, optimiste, très mélodique, des harmonies brillantes. Ça me fait vraiment vibrer.

Qu’est-ce qui définit le son du rock britannique selon vous ?

Issey : Il y a une forme d’arrogance, mais aussi beaucoup de style. Et surtout, un sens de la retenue : savoir s’arrêter au bon moment.

Matthew : La musique américaine est souvent plus théâtrale, plus démonstrative. Les Britanniques sont plus dans une forme de classicisme, de contrôle.

Comment rendre actuel un son inspiré du passé ?

Matthew : Juste parce qu’on est jeunes. Ça sort comme ça, naturellement. On a grandi avec 60 ans de musique derrière nous, donc forcément, même si on s’inspire du passé, ça passe par notre filtre.

Issey : Les grandes mélodies sont intemporelles. La soul, les groupes des années 60… Tout ça traverse les époques. Nous, on reprend ces éléments et on les fait passer à travers notre vision actuelle, dans les années 2020.

Votre look dandy rock est très travaillé. Comment l’avez-vous conçu ?

Issey : Dès le début, on voulait se démarquer, même quand on jouait dans la rue. On voyait beaucoup de styles influencés par le grunge américain, avec des fringues larges, un peu négligées. Nous, on voulait l’inverse : quelque chose de structuré, intentionnel. Des lignes nettes, des couleurs fortes, une vraie esthétique inspirée du pop art. Matthew est devenu plus preppy, style années 50 européen.

Matthew : Je mélange des influences des années 60, 80, 90, et de la mode européenne vintage.

Issey : S’habiller avec intention, ça change ton attitude. Ça donne une forme de fierté. On voulait aller à l’encontre de la nonchalance dominante.

Vous fréquentez les friperies pour créer vos silhouettes ?

Issey : Tout le temps ! Je fouille constamment dans des endroits vintage : les boutiques locales, les friperies caritatives, et on trouve aussi de très bons vinyles là-bas. J’ai récemment déniché 20 Golden Greats des Hollies. Un album brillant, l’une des meilleures compilations, du moins des années 60.

On travaille tous les deux avec beaucoup de marques de mode indépendantes vraiment chouettes. Récemment, j’ai collaboré avec un type, Stuart Trevor. Il a déjà travaillé avec All Saints. Son concept tourne autour de la réutilisation de vêtements vintage. Un véritable aspect de durabilité environnementale que je soutiens. La mode vintage est intemporelle.

Quelle est la chose la plus punk que vous ayez faite récemment ?

Matthew : Organiser des concerts dans des bibliothèques pour des jeunes, gratuitement.  Je dirais que c’est très DIY, très punk dans l’esprit.

Issey : Le parrain du punk, Paul Cook des Sex Pistols, est venu à l’un de nos concerts. Il est monté sur scène avec nous en jouant God Save the Queen à la batterie. C’était un peu comme être anobli.e par le roi.

Le rock est-il une réponse aux angoisses actuelles ?

Issey : On vit une époque très polarisée, notamment à cause des réseaux sociaux. Les gens sont pris dans une sorte de toile. On leur sert des contenus qu’ils soutiennent à fond, ou au contraire auxquels ils s’opposent complètement. Au final, on finit par voir tout le monde soit comme un ami, soit comme un ennemi. Ça place les gens dans deux camps opposés.

Récemment, on a fait notre plus gros concert en tête d’affiche à Londres au Electric Ballroom et je portais une robe avec le drapeau britannique. Ce drapeau est devenu un symbole associé au racisme. Alors que ce n’est pas ça à la base : c’est le drapeau du Royaume-Uni. C’est censé représenter l’unité.

Donc nous, on veut mettre en avant ce qui nous rassemble vraiment : la musique, les arts, la culture, ces lieux où les gens se rencontrent. C’est là que les gens créent du lien. Et c’est sur ça qu’il faut se concentrer : nos points communs plutôt que nos différences.

Comment avez-vous appris à être aussi à l’aise sur scène ?

Matthew : J’essaie toujours copier mes héros. Je pique notamment des trucs aux groupes que j’ai mentionnés plus tôt : les fringues, les guitares que je joue, les coupes de cheveux, les mouvements sur scène, ce genre de choses.

Issey : Je pense que pour Matt, tout est venu très naturellement. Tu as toujours été un performeur né. Moi, ça a pris plus de temps.

Et puis j‘ai vu une femme nommée Flavia Couri qui est chanteuse et guitariste dans un excellent groupe appelé The Courettes. Elle était là, sur scène, tenant sa guitare comme une mitraillette, fauchant la foule, avec une attitude d’assurance absolue. Voir cette femme si sûre d’elle a tout changé pour moi. Je pense que si on comparait nos performances aujourd’hui, on pourrait crier au plagiat !

Vous repreniez régulièrement des titres d’Oasis quand vous jouiez dans la rue. Votre album se clôture par la chanson Today’s Gonna Be Our Day, comme un écho aux paroles de leur tube Wonderwall. Est-ce une forme de passage de relais ?

Issey : Nous sommes de grands fans d’eux donc je ne vais pas rejeter cette étiquette. Nous les avons vus en concert pour leur reformation au stade de Wembley l’an dernier et notre nom est même sorti dans la presse comme suggestion des groupes qui devraient accompagner Oasis en première partie.

Si l’on devait résumer les années 90, alors Oasis serait celui qui resterait en mémoire. J’espère que nous deviendrons aussi gros qu’eux.

La musique française vous est-elle familière ?

Matthew : Pas énormément côté musique, mais la culture oui : traîner à la terrasse des cafés, fumer clope sur clope, prendre le temps…

Issey : J’aime Jacques Dutronc, le tube de Stone, C’est ma vie, ou encore des morceaux de Brigitte Bardot. On a aussi découvert pas mal de groupes garage rock français brillants recommandés par des DJs.

Allez-vous revenir bientôt en France ?

Issey : On a récemment fait un concert pour Arte à l’occasion des 10 ans de la mort de David Bowie, aux côtés de The Horrors, les Libertines, Anna Calvi – qui est fantastique. Mais oui, on prépare des choses en France cette année, promis.

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