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Reçu aujourd’hui — 11 février 2026

« The Payback » : pourquoi (re)découvrir le chef-d’œuvre incandescent de James Brown

Par :import
11 février 2026 à 14:25

The Payback, sorti en 1973, ce sont huit chansons fabuleuses, typiques du groove inégalé de James Brown, d’une durée moyenne de neuf minutes. Cet album-concept s’inscrit dans un enchaînement hallucinant, entamé en 1970 avec Sex Machine, et qui s’achèvera en 1974 avec Hell.

En quatre ans, le parrain de la soul marquera à jamais l’histoire de la musique. The Payback s’écoute d’une traite, sans aucun blanc entre les morceaux. Aucun répit.

La mécanique implacable de The Payback

Sur cet opus, Mr. Brown est à son sommet. Ses performances vocales sont époustouflantes par leur originalité et leur puissance, notamment sur le terrible titre éponyme qui ouvre l’album. La guitare de Jimmy Nolan, soutenue par les cuivres, la basse de Sweet Charles Sherrell et la batterie de John Starks, assurent un funk furieux – désormais culte à l’ensemble de l’œuvre.

De son côté, Shoot Your Shot est tout aussi redoutable. Le saxophoniste Maceo Parker y assure des solos étincelants parmi les plus mémorables, tout comme le tromboniste Fred Wesley.

Sur Time Is Running Out Fast, ils trouvent l’espace pour improviser, dialoguer et s’exprimer, presque à bout de souffle. Un titre instrumental qui incarne à lui seul l’essence même de la musique funk, enraciné dans l’Afrique, et dans lequel Wesley occupe une place centrale – il a co-écrit l’ensemble de l’album.

Au sixième titre, alors que l’auditeur est déjà épuisé par tant de groove, le groupe assène deux coups fatals : Stone To The Bone et Mind Power, deux classiques du répertoire James Brown. Ici, les musiciens n’ont plus besoin de se parler. L’osmose est parfaite, précise et implacable.

Plus de cinquante ans après, The Payback inspire toujours la danse et la transe. On y trouve certains des morceaux les plus hypnotiques de James Brown – Stone To The Bone en tête.

Un album né dans la douleur et la révolte

À cette époque, le chanteur vient de perdre son fils dans un tragique accident de la route. Il puise dans ce drame la rage, la fureur et l’agressivité nécessaires pour un grand disque. Il enregistre d’ailleurs Forever Suffering, un titre poignant sur la souffrance et le manque d’un être cher.

Des pauses, des contre-temps, des solos : l’ensemble fait de l’album une œuvre immense. La flûte de St. Clair Pickney, la rythmique féroce et la reprise à 4’30 rendent Mind Power absolument insensé et définitivement intemporel.

Les textes, quant à eux, s’adressent directement à la communauté noire. Les thèmes principaux sont l’égalité, la trahison et résilience – il s’agit ici du vécu de James Brown. Sa colère, écrite noire sur blanc, se traduit aussi par des rythmes puissants qui font mal.

Les bouleversements politiques et sociaux sont alors profonds. Une période de récession s’ouvre, et les minorités ethniques – dont la communauté afro-américaine – sont les premières touchées. La vie devient encore plus dure dans les ghettos, comme à Harlem. Mind Power fait référence à ce contexte, s’adressant directement aux Afro-Américains.

« You see, in the ghetto you find a whole lot of crime » ou « If you don’t work, you can’t eat » : le ton est donné. Pour manger, il faut travailler. James Brown rappelle qu’avant les manteaux de fourrure, il a connu la rue et le labeur acharné.

Shoot Your Shot, de son côté, encourage les individus à affirmer leurs décisions et leurs désirs, sans se laisser influencer et subir les diktats d’autrui. Un message d’indépendance essentiel adressé aux Afro-Américains, dans une lutte – toujours actuelle – pour l’égalité et la justice.

The Payback voit donc le jour dans ce contexte tourmenté, et ses textes reflètent à la fois les états d’âme de l’artiste et les problématiques persistantes de la communauté afro-américaine.

De la soul au rap : l’empreinte éternelle de James Brown

Personne n’atteindra un tel niveau dans la musique noire au cours des décennies suivantes. Hell sortira un an plus tard, mais plus rien ne sera tout à fait pareil pour le chanteur. Le disco emportera tout sur son passage. Bien sûr, il enregistrera encore des chansons mémorables, mais aucun album n’atteindra une telle densité.

Il faudra attendre l’émergence du rap pour lui redonner du prestige et de la présence. Le duo Eric B. & Rakim triomphe en 1987 avec Paid In Full, grâce à leur titre I Know You Got Soul, construit sur le même modèle que le morceau de Bobby Byrd en 1971, produit par James Brown.

De la fin des années 1980 aux années 1990, les rappeurs sampleront abondamment la musique du « Godfather of Soul » : Dr Dre reprendra Funky Drummer sur son Let Me Ride en 1992, Massive Attack utilisera The Payback pour Protection en 1994, Outkast retravaillera Get Up On The Good Foot pour B.O.B. en 2000 – et la liste est encore longue, très longue.

The Payback, vinyle en édition limitée à paraître le 20 février.

Reçu avant avant-hier

Ce live culte de Jeff Buckley ressort (et il n’a rien perdu de sa force)

Par :import
28 janvier 2026 à 16:10

Des brillantes trajectoires écourtées en pleine ascension, on en trouve pléthore dans l’histoire du rock (Jimi Hendrix, Amy Winehouse, Otis Redding, Kurt Cobain, 2Pac…). Mais ils ne sont pas nombreux, ces musiciens qui, en un seul et unique album ou quelques chansons, auront eu autant d’impact sur plusieurs générations d’artistes ou de simples mélomanes.

Avec un seul album studio enregistré en 1994 (le cultissime Grace) et quelques captations de concerts gravées pour la postérité, Jeff Buckley – tragiquement disparu le 29 mai 1997 à l’âge de 30 ans – est de ceux-là, aucun doute là-dessus.

Avant Grace, avant les studios, avant la légende, il y a eu Jeff Buckley, seul dans un minuscule café de l’East Village à New York. On imagine alors l’instant. Dans la lignée directe de ce qu’aurait pu faire son génial paternel (Tim Buckley), au cœur des années 60, dans ce haut lieu de la bohème états-unienne qu’était alors le Village.

Un père artiste qui n’aura jamais eu l’occasion de voir son fiston sur scène puisque, tragédie familiale déjà, Tim Buckley est décédé lui-même avant sa trentième année, en 1975.

Enregistrement culte

Alors, qu’est-ce que ce Jeff Buckley – Live At Sin-é, sorti initialement en 1993 ? Ce mini-album de quatre chansons n’était pas pensé comme un projet d’enregistrement « live » à vocation marchande. Mais il documente et saisit ce truc singulier que l’on entend à chaque plage de cette captation sans grande prétention. Soit la naissance d’un musicien unique en son genre, accompagné d’un ampli fatigué et une guitare électrique tenue comme un talisman. 

Cet enregistrement, qui ressurgit en coffret vinyle et CD ce 13 février 2026, n’a donc pas encore l’écrin majestueux de Grace, seul album studio abouti que Jeff Buckley nous aura légué et qui retourna la tête de centaines de milliers d’auditrices et d’auditeurs.

Mais ce live capté dans un petit club du Lower East Side de Manhattan, dépouillé de tout artifice, possède une évidence brute. On entend l’artiste chercher, fouiller, hésiter parfois. L’émotion suinte à chaque accord de guitare, à chaque couplet chanté, et même dans les interludes parlés de Buckley. Une forme d’urgence toute en retenue, une lumière qui tremble mais ne vacille pas.

L’art du vertige

Au beau milieu du brouhaha du café que l’on devine en fond (tintement de tasses, échos de conversations, portes qui grincent, spectateurs qui toussent…), les titres s’enchaînent avec cette spontanéité qui révèle la grâce (oui, déjà) d’un jeune homme qui semble savoir où il veut aller, tout en mesurant encore l’immensité du chemin.

Nullement gêné par l’environnement, on se laisse à penser que Jeff Buckley fait corps avec le lieu, l’embrasse et l’appréhende comme un élément à part entière de sa prestation.

Son chant comme sa guitare s’étirent avec beaucoup de véracité et de style, se teintant de constants contrastes : tension/détente, ombre/lumière, douceur/souffrance… Heureux spectateurs, on aurait aimé en être.

Il est clair que l’absence de groupe offre à Buckley un terrain de jeu d’une liberté totale. Pas de règles de tempo, personne à suivre, ni d’autres instruments avec qui s’accorder. Qu’il chante Bob Dylan, Van Morrison, Leonard Cohen ou Billie Holiday, le chemin est totalement vierge, libre à lui de choisir la direction qui l’inspire sur le moment.

À l’heure de l’IA générative et des machines qui permettent presque tout, il est toujours déroutant de penser qu’un type seul avec sa guitare, assis sur une vieille chaise dans un troquet presque lambda, est capable d’une telle prouesse. En cela, le live aura toujours un coup d’avance sur les enregistrements studio que la technique est parfois capable de feinter.

Et c’est probablement là que réside la magie de ce moment capturé en 1993. Pas de spotlights, pas de plan marketing, pas d’équipe artistique ou de management à la limite du toxique.

Jeff Buckley lâche prise, livrant à qui veut l’entendre sa propre vérité, qu’il déclame avec cette grâce qu’on lui connaît et qu’il aura emportée avec lui trop tôt, bien trop tôt. 

Car plus de trente ans après, Live at Sin-é conserve cette puissance des premières rencontres. Rien n’y a vraiment vieilli car rien n’y était calculé. Prenez le temps de réécouter ce souffle, ce feu fragile, cette déclaration d’amour à la musique sous toutes ses formes, et vous verrez bien que cette notion de vertige, qui colle à l’œuvre brève et intense de Buckley, est ici parfaitement palpable.

Ce très beau coffret vinyle deluxe comprend quatre « sleeves » au design unique et un livret couleur de huit pages avec photos et notes. Ce coffret inclut des versions live de morceaux incontournables tels que Grace, Last Goodbye et Hallelujah, la fameuse reprise de la chanson de Leonard Cohen.

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