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The Drama avec Zendaya et Robert Pattinson : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un ?

À l’occasion de la sortie en salle de The Drama, le réalisateur Kristoffer Borgli et ses deux costars, Zendaya et Robert Pattinson, ont répondu à nos questions, ainsi qu’à celles de journalistes du monde entier. Un échange inévitablement traversé par la question centrale du film : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un ? Quelques semaines après la sortie de son plus gros succès, Marty Supreme, A24 remet une troisième fois le couvert avec le cinéaste norvégien.

The Drama suit un couple bienheureux, sur le point de se marier. Une idylle de jeunes trentenaires, racontée par fragments au fil d’allers-retours temporels, où tout semble d’abord parfaitement en place. Zendaya, loin de ses débuts sur Disney Channel et après ses rôles dans le Dune de Villeneuve ou la série Euphoria, séduit par son impertinence, sa vivacité camouflant une forme de fragilité. Face à elle, Robert Pattinson déploie une douceur trouble, faite de maladresse et d’introspection, dans la lignée de ses rôles récents dans High Life (2018) ou Mickey 17 (2025). Deux trajectoires, deux énergies s’imbriquant avec une évidence presque suspecte. Car Borgli ne filme cette harmonie que pour mieux la fissurer.

L’amour et la morale

Au cours d’un dîner avec les témoins de leur mariage, Emma, la future épouse, lâche une révélation qui sidère l’assemblée. La bande-annonce l’annonçait sans jamais la dévoiler : qu’est-ce qui se cache derrière ce drame ? Quelle confession peut suffire à faire vaciller un couple en apparence si solide ? Et surtout, cette révélation peut-elle être à la hauteur des attentes qu’elle suscite chez le spectateur, au point de porter tout un film ?

Difficile d’en dire plus sans trahir ce qui constitue le tournant du film. Ce fameux « drama » pourra en laisser certains sur leur faim, mais il agit comme un prétexte, un déclencheur pour le véritable propos du film. « On va évidemment beaucoup s’intéresser à la révélation d’Emma, mais il s’agit de bien plus que ça, explique Zendaya. Ce que traversent Charlie et Emma met à l’épreuve l’amour qu’il y a entre eux, ce que chacun est prêt à accepter chez l’autre, et ce qu’on est prêt à faire au nom de l’amour. »

Zendaya dans The Drama.

« Aimer quelqu’un, c’est le connaître, estime Kristoffer Borgli. Avec les gens dont on est le plus proche, on devrait pouvoir tout partager. Le film parle de la puissance du sentiment amoureux, un état qu’on ne contrôle pas, et qui se complique lorsque les sentiments se heurtent à la raison. » Habitué des comédies sociales acides, à l’image de son homologue scandinave Ruben Östlund, le cinéaste norvégien poursuit ici son observation des comportements humains.

Analyse sociale

Dans Sick of Myself (2022), son premier long-métrage, une jeune femme cherchait l’attention des réseaux sociaux en se défigurant. Dream Scenario (2023) contait, quant à lui, l’histoire d’un père de famille, incarné par Nicolas Cage, qui devenait une obsession collective en infiltrant malgré lui les rêves de millions de personnes. Deux fables sociales grinçantes interrogeant la quête de reconnaissance, la morale et les dérives d’une époque.

Comme dans ses précédents films, Borgli installe une tension à partir de situations banales, fait émerger le malaise, observe plus qu’il ne juge. Fils d’anthropologue, il ne laisse entrevoir ses personnages que par bribes, au travers de leurs réactions plus que par leur passé. Une forme d’extériorité qui pourrait désengager, mais que viennent compenser Zendaya et Pattinson, dont le duo maintient en permanence le spectateur à hauteur d’émotion.

Avec The Drama, Kristoffer Borgli pointe les incohérences de discours et de comportements, les idéaux qui vacillent et la place mouvante de la morale dans une relation. Ses personnages, ancrés dans un cadre petit-bourgeois de Boston, habitués à échanger autour d’un verre de vin ou d’un simili-Starbucks, naviguent entre le besoin de comprendre et le réflexe de juger. La révélation agit comme un révélateur : elle sidère, fracture, oblige chacun à se positionner.

Robert Pattinson et Zendaya dans The Drama.

En filigrane, Borgli épingle ceux qui jouent un rôle, sourire figé pour la photo, ceux persuadés que leurs fautes comptent moins que celles des autres ou que leurs ressentis prévalent. Un nouveau conte social, dans lequel le cinéaste observe, sans malveillance, des individus pris dans leurs contradictions, dépeignant l’humanité dans ce qu’elle a de parfois absurde ou pathétique.

Le film, lui, refuse de trancher. Il distille juste assez d’éléments pour laisser le spectateur combler les vides. « L’histoire est intéressante, car elle montre que la moralité est subjective et dépend du milieu dans lequel on est. Votre morale personnelle dépend aussi de celle et ceux qui vous entourent », souligne Robert Pattinson. Le couple devient alors un prisme : à travers lui se dessinent les obsessions, les incohérences et les angles morts d’une société entière.

La bande-annonce de The Drama avec Zendaya et Robert Pattinson.

En un sens, Borgli y interroge, sans jamais rien asséner, la banalité du mal, la psychose collective, les logiques de groupe comme les dérives individuelles, la façon dont les humains peuvent s’aimer, se faire du mal et évoluer, ainsi que les raisons qui les poussent à agir ainsi. Une comédie romantique déviée vers le drame, traversée d’angoisses et de tensions morales, dont ressort une grande liberté d’interprétation : « Le film incite le spectateur à débattre sur l’opposition entre le cœur et l’esprit, explique le réalisateur. Il n’y a pas de conclusion morale clairement définie. Chaque spectateur peut s’emparer de ces questions et décider par lui-même de sa propre position. »

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Un très mauvais pressentiment : un conte grinçant et terrifiant sur les méandres du mariage

Quand Matt et Ross Duffer, les cerveaux derrière le succès planétaire de Stranger Things, décident de produire une série horrifique pour Netflix, forcément, on est intrigués. Eux-mêmes l’ont été face au pitch proposé par Haley Z. Boston, la créatrice d’Un très mauvais pressentiment. En huit épisodes, on suit la semaine la plus angoissante de la vie de Rachel (Camila Morrone) et Nick (Adam DiMarco), un jeune couple de tourtereaux sur le point de se marier.

À peine arrivée dans le luxueux chalet familial du fiancé, planté au milieu de nulle part en pleine forêt, Rachel rencontre l’étrange famille de Nick, à la fois fusionnelle et pleine de secrets. Alors que le jour J approche à grands pas, l’atmosphère se charge d’un malaise croissant : Rachel est-elle en pleine crise de paranoïa par peur de l’engagement ou doit-elle écouter les présages inquiétants d’une malédiction ancestrale ?

La rencontre oppressante entre Get Out et Wedding Nightmare

Un poisson hors de l’eau, prisonnier d’une famille aussi riche que tordue ? La filiation d’Un très mauvais pressentiment avec Get Out (2017), le film d’horreur psychologique de Jordan Peele, apparaît évidente. En particulier durant les premiers épisodes, au cours desquels Rachel fait face au comportement dérangeant des membres de la famille de Nick.

Un mariage qui tourne au film d’horreur ? Impossible de ne pas penser au slasher Wedding Nightmare (2019) de Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, centré sur Grace, une jeune femme prise pour cible dans un manoir géant par la richissime famille de son fiancé.

Malgré des similarités, la production de Netflix ne se trouve pas écrasée par ces références. Si elle s’inscrit dans le genre de l’horreur psychologique et aborde des thématiques proches, la showrunneuse Haley Z. Boston (Brand New Cherry Flavor, Hunters) apporte un ton mi-cynique, mi-effrayant qui n’appartient qu’à elle.

La scénariste excelle à construire des montées en tension angoissantes, autour de personnages bizarres, ou du moins perçus comme des menaces par Rachel. La série bénéficie d’une réalisation inspirée, confiée à Weronika Tofilska, la scénariste de Love Lies Bleeding et réalisatrice des premiers épisodes de la marquante Mon petit renne. La cinéaste joue avec les codes du genre avec bonheur.

Sa réalisation sublime un récit fait de ruptures de ton, entre moments purement horrifiques et d’autres plus ironiques. Weronika Tofilska use de plans subjectifs pour illustrer une menace mortelle, maîtrise les jumpscares (sans abuser de cet effet) tandis que les scènes vraiment sanglantes laissent sous le choc.

La photographie, particulièrement sombre, en agacera certains et se situe dans une tendance de séries à l’éclairage minimaliste, mais elle est justifiée ici par le genre horrifique. Autre moment de bravoure : un épisode au caméscope, constitué de fausses images d’archives datant de la fin des années 1990. La bande originale grinçante, composée par Colin Stetson – à qui l’on doit la musique des films Hérédité (2018) ou Le menu (2022) –, vient souligner à la perfection l’atmosphère de la série.

Un casting frais et réjouissant

Si Un très mauvais pressentiment fonctionne aussi bien, c’est parce que Haley Z. Boston a fait un choix fort auquel elle se tient : adopter le point de vue de Rachel. Elle tisse un récit de female gaze face à l’engagement ultime, le mariage. Dans un rôle potentiellement casse-gueule, celui de la fiancée tantôt suspicieuse, tantôt en état de sidération face aux événements, l’actrice Camila Morrone impressionne.

L’ancienne mannequin, révélée au grand public en épouse laissée pour compte (décidément, les mariages finissent mal pour elle !) dans l’excellente série musicale Daisy Jones and The Six (2023), est quasiment de tous les plans. Elle nous fait ressentir avec force les angoisses que traverse son personnage d’orpheline en quête de ses racines et d’une famille stable.

Elle est accompagnée d’une belle brochette d’interprètes secondaires : Adam DiMarco (White Lotus) dans le rôle de Nick, son fiancé un peu naïf, Jennifer Jason Leigh, inquiétante à souhait en matriarche gothique, ou encore Gus Birney, assez géniale en mean girl au bord de la crise de nerfs. Ce casting n’est pas clinquant, mais le fait de ne pas avoir de grosse star de la « A list » hollywoodienne permet de plonger plus facilement dans l’univers de la série.

Pour le meilleur, mais surtout… pour le pire ?

En creusant le sujet du mariage et de ses défis, Un très mauvais pressentiment se présente un peu comme l’envers cauchemardesque d’une œuvre comme Bridgerton. Aussi éloignées l’une de l’autre puissent-elles paraître, les deux séries surfent en réalité sur une même idée : il faut se marier avec son âme sœur. Mais, là où le show féérique produit par Shonda Rhimes utilise le genre de la comédie romantique, Un très mauvais pressentiment s’amuse avec celui de l’horreur.

Rachel est en effet persuadée qu’elle doit épouser son « âme sœur », sans quoi des choses terribles vont arriver. Et Nick l’est-il vraiment ? Le scénario, très bien ficelé, va chercher dans la noirceur des contes de fées pour nous effrayer. On y croise une figure de croque-mitaine (un « Sorry Man » qui découpe des femmes en morceaux à la recherche de la sienne, tout en s’excusant), une malédiction et de la sorcellerie qui viennent twister le rituel du mariage.

Il est aussi question d’un doigt de pied coupé, ce qui évoque les belles-sœurs de Cendrillon dans le conte original, qui se coupent les pieds pour rentrer dans la pantoufle de verre. Derrière les dialogues tranchants et les scènes sanglantes, la série aborde la peur de l’engagement de la nouvelle génération face à ce rituel d’union de plus en plus considéré comme obsolète, et doté d’une indéniable dimension patriarcale.

Dans un monde à l’avenir incertain, au bord de la guerre et de la crise climatique, où le fossé se creuse entre les attentes des femmes et celles des hommes, le mariage hétérosexuel ne va pas bien. En France, 45 % des mariages se terminent par un divorce (source : Juriscore). Le genre de l’horreur permet d’extérioriser ces angoisses liées au mariage et à la pression de trouver « le bon » ou « la bonne ». En témoignent des œuvres comme Wedding Nightmare (le deuxième volet débarque le 8 avril prochain), Un très mauvais pressentiment ou encore le très attendu The Drama, avec Zendaya et Robert Pattinson en futurs mariés stressés après s’être avoué ce qu’ils ont fait de pire dans la vie.

Et si le secret du bonheur résidait dans l’acceptation des défauts de l’autre et le refus de son idéalisation ? Et si le fameux concept d’âme sœur, dont on nous rebat les oreilles – en particulier celles des femmes – depuis notre plus tendre enfance, était propre à chacun ? C’est le message qui ressort de l’œuvre de Netflix. Rachel a beau tenter toutes sortes de techniques (signes du destin, sorcellerie) pour s’assurer que Nick est son âme sœur, en vérité, le choix de lui faire confiance et de se jeter à l’eau lui appartient. Le mariage est un acte de foi, à chacun de décider s’il faut y croire.

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