Vue lecture

Rupture amoureuse et reconstruction : cinq livres pour penser l’après

(1) Après l’amour, de Line Papin

La fin d’une relation ne produit pas un récit continu mais des morceaux éclatés : souvenirs disjoints, phrases interrompues, sensations de nostalgie ou de regret… C’est à partir de cette matière instable que se construit Après l’amour, le texte hybride signé Line Papin. Paru en avril 2023 aux éditions Stock, l’ouvrage tient autant du récit autobiographique que de la méditation.

La fragmentation épouse l’état intérieur de la narratrice, confrontée au manque. Loin d’être un simple témoignage, elle avance et analyse, tentant de saisir ce qui se défait quand le lien amoureux disparaît. L’écriture agit ici comme un outil de clarification : elle ne répare pas mais rend l’épreuve intelligible.

(2) Tressaillir, de Maria Pourchet

Quitter, tenter de s’émanciper, puis vaciller. Dans Tressaillir, publié le 20 août dernier chez Stock, Maria Pourchet met en scène une femme qui choisit la séparation, persuadée d’y trouver un espace de liberté. Le roman suit la trajectoire de cette décision et les conséquences imprévues.

Ce qui devait ouvrir un champ nouveau devient le révélateur d’une fragilité plus profonde. L’autrice interroge les discours sur la libération individuelle et montre combien la rupture ne se laisse pas réduire à un acte de volonté.

(3) Comment guérir du mal d’amour, de Patricia Delahaie

Face à la désorientation qui suit une rupture, certains lecteurs recherchent moins une représentation littéraire qu’un cadre méthodique. C’est la voie choisie par Patricia Delahaie dans Comment guérir du mal d’amour, publié en août 2023. Spécialiste des relations de couple, l’autrice adopte une perspective issue de la psychologie appliquée.

L’ouvrage revient sur les étapes post-séparation : reconnaître la douleur, comprendre les mécanismes à l’œuvre, restaurer l’estime de soi… Témoignages et conseils soutiennent cette progression et proposent un accompagnement pour placer l’événement dans une dynamique de reconstruction.

(4) Celle qui fugue, de Cécile Tlili

Une séparation peut être un choc, mais aussi un moment de réajustement. Dans Celle qui fugue, publié en 2023 aux éditions Calmann-Lévy, Cécile Tlili raconte ce temps où tout vacille. Alice, quittée par son mari, traverse la confusion et la perte de repères qui suivent la rupture.

La rencontre avec une adolescente en fuite ouvre une nouvelle perspective. Peu à peu, la rupture n’apparaît plus seulement comme une fin mais comme le début d’un déplacement intérieur. Dans une langue simple et précise, Tlili décrit la manière dont l’absence oblige à se redéfinir et à envisager autrement la suite.

(5) Roman de plages, de Arnaud Cathrine

Ici, l’auteur aborde la rupture par un autre biais : celui du retrait. Le narrateur, quitté brutalement, se réfugie sur une île de l’Atlantique pour traverser le choc. Là, face à la mer et à l’immobilité du paysage, il entreprend de mettre en récit ce qui lui arrive.

D’un côté, le roman observe l’état de sidération, la répétition des pensées, la tentation de se raconter autrement pour rendre l’événement supportable. De l’autre, il introduit une dimension quasi métafictionnelle : écrire sur la rupture devient une manière de reprendre la main sur le réel. La séparation n’est ni héroïsée ni « psychologisée » : elle est envisagée comme un temps suspendu, où l’identité vacille puis se recompose.

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Gourou : que vaut le film avec Pierre Niney ?

Dans l’introduction à sa Politique des acteurs, Luc Moullet distingue le comédien américain de son homologue français à travers le prisme de l’histoire dramatique. L’un est légataire d’une tradition théâtrale relativement récente, quand l’autre porte sur ses épaules le poids d’un héritage multiséculaire. Moullet attribue ainsi la gestuelle et les murmures amplifiés de l’acteur français du temps du muet à la nécessité de se faire bien entendre par un public tenu à distance de la scène, dispositif aboli par le cinéma tout juste sorti de l’œuf.

La performance outrée (overplaying) de Pierre Niney dans Gourou s’inscrit pourtant dans la longue lignée de bateleurs américains à la Elmer Gantry et Buffalo Bill, respectivement immortalisés à l’écran par Burt Lancaster (Elmer Gantry, le charlatan de Richard Brooks) et, entre autres, par Paul Newman (Buffalo Bill et les Indiens de Robert Altman), et plus récemment par John C. Reilly (Pile ou face d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis). 

Gourou.

Le chant du gourou

Après avoir joué le vengeur masqué dans l’énorme Comte de Monte-Cristo (2024) d’Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, notre infatigable performer épouse à nouveau l’identité de Matthieu Levasseur, « mascotte » de Yann Gozlan. D’usurpateur inquiet dans L’homme idéal à justicier fébrile (déjà !) dans Boîte noire, le voici rhabillé en coach en développement personnel. Un leader charismatique, mais pas foncièrement convaincant sous les traits du frêle Niney. Un prédicateur agnostique qui promet à ses ouailles de reprendre leur vie en main par la seule force de la volonté dans des séminaires réglés au cordeau. Oreillette, sourire « blanc lavabo », rhétorique ciselée… Levasseur déploie tous les artifices de mise en scène rodés par ces gourous qui essaiment en France et aux États-Unis. Gozlan s’inspire d’ailleurs d’un cador de la profession (de foi), Anthony Robbins, chantre de la marche sur le feu pour vaincre sa peur, à qui Netflix a consacré un fascinant documentaire, I Am not your Guru, en 2016.

Chez Gozlan, le rôle du phénix (alias Peter Conrad) est incarné par un acteur américain, Holt McCallany, croisé par deux fois chez David Fincher (dans Fight Club et Mindhunter) – auquel on peut comparer le réalisateur dans ses meilleurs moments.

Les gesticulations fiévreuses de « coach Matt » font évidemment la paire avec les prêches survitaminés du gourou masculiniste joué par Tom Cruise dans Magnolia (1999) de Paul Thomas Anderson. Au grand dam de Yann Gozlan, martelant n’avoir jamais eu l’intention de s’aventurer sur le même terrain. Niney, d’ailleurs initiateur du projet, se revendique plutôt de Leonardo DiCaprio en trader hâbleur dans Le loup de Wall Street (2013) et de Paul Dano, prédicateur halluciné de There Will Be Blood (2007). « J’emprunte aux gens que j’admire », proférait-il déjà dans Un homme idéal (2015).

Gourou.

Prêchi-prêcha

Pris à la gorge par la justice, le coach en surrégime se noie dans son babillage d’entrepreneur de bonheur. L’armure se fissure lorsqu’éclate une guerre fratricide (dont on ne divulguera pas l’argument). La pression ressentie explose les potards jusqu’au point de rupture. Gozlan abandonne son matamore d’évangéliste au complotisme, point de non-retour de ce thriller parano malheureusement brouillon dans son dernier virage.

La bande-annonce de Gourou.

Aux encablures de la farce goguenarde, Gourou est partie prenante d’un siècle nécrosé par l’optimisation, cheville ouvrière du néolibéralisme. « Offrir la meilleure version de soi-même » : la marotte des géants de la tech taraude des cinéastes de tous horizons ces derniers temps, qu’on pense à The Substance (2024) de Coralie Fargeat ou au plus discret Shell (2024) de Max Minghella. Yann Gozlan mène rondement sa barque dans ces eaux troubles, sans trop savoir quel cap maintenir. Brillant exercice de style, Gourou souffre peut-être de courir plusieurs lièvres à la fois. « Don’t fuck with my show ! », avertit Peter Conrad dans les coulisses de son seul en scène. Pierre Niney assure le spectacle de bout en bout, parfois en pure perte.



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