Matthieu Bonhomme pour La longue marche de Lucky Luke : “J’ai adoré la bande dessinée, parce que c’était du western”
Quel est votre premier souvenir lié à Lucky Luke ?
C’est difficile d’isoler un seul premier souvenir tant Lucky Luke fait partie de ma vie depuis toujours. Il tient une place centrale dans mes lectures d’enfance. J’ai appris à lire avec lui, d’abord les grosses onomatopées, puis j’ai commencé à lire les bulles. J’ai un autre souvenir assez fondateur. J’ai grandi à Paris dans une résidence HLM et, dans la cour, il y avait un bac à sable dans lequel je jouais parfois. Une nuit, j’ai rêvé que Lucky Luke venait m’y retrouver. Ce personnage a une espèce d’aura d’adulte bienveillant, comme un grand frère ou un meilleur copain.
Dans votre travail, quels sont les traits de Lucky Luke que vous avez souhaité accentuer, voire révéler ?
En explorant l’univers de Lucky Luke, j’ai voulu aller à la recherche de sa part d’humanité et révéler son côté sensible, qu’il dissimule derrière sa posture de cow-boy solitaire. C’est quelque chose qui résonne beaucoup avec mon métier. En tant qu’auteur de bande dessinée, on est confronté à la solitude au quotidien. Lucky Luke, à la fin de l’histoire, il s’en va toujours, il ne reste pas boire un coup. C’est pour cette raison que j’ai voulu le confronter à des personnages qui seraient susceptibles de devenir ses amis. Dans cette nouvelle histoire, c’est un petit garçon qui le déstabilise. Ça aurait pu être une petite fille, mais je voulais adopter une dureté de ton, avec une pointe d’impertinence. Et j’ai des fils… donc j’ai puisé l’inspiration là où j’ai pu.
À mes débuts, j’ai fait beaucoup de bande dessinée pour la jeunesse. C’est un monde que j’affectionne beaucoup, ce passage de la fin de l’enfance à l’adolescence, avec un mélange de maturité et de fragilité. Récemment, j’ai pleuré d’émotions devant Samuel d’Émilie Tronche. L’enfance est un super révélateur. On dit que la vérité sort de la bouche des enfants… J’avais envie de confronter Lucky Luke à ça.
Là où Morris était davantage dans le registre humoristique, votre Lucky Luke plonge dans un véritable univers de western. D’où vous vient cette passion pour le genre ?
Lorsque j’ai réalisé mon premier Lucky Luke en 2016, j’ai tout de suite voulu accentuer le côté western. Enfant, j’ai adoré la bande dessinée parce que c’était du western. Après Lucky Luke, j’ai dévoré les Yakari, Buddy Longway et Blueberry. Dans le western, j’aime ce sentiment d’évasion, l’exotisme des grands espaces, les personnages qui risquent leur vie dans le désert, la violence d’un adversaire, chacun pour soi, flingue à la ceinture. La violence peut surgir à chaque instant. Narrativement, ça crée du risque, du suspense et de la tension. C’était de bonne guerre de faire revenir Lucky Luke à mon patrimoine de western, dont il est le point de départ.
Quels westerns vous ont inspiré pour imaginer votre Lucky Luke ?
Grand amoureux du genre, je voulais que Lucky Luke redevienne un vrai cow-boy et un personnage emblématique du western, comme ont pu l’être Clint Eastwood et John Wayne. Je ne suis pas un grand fan de ce dernier, je préfère les rôles de Gary Cooper qui m’ont servi à créer mon Lucky Luke. Quand j’étais tout petit, j’avais été ébloui par Le train sifflera trois fois (1952), avec un rôle féminin très fort, interprété par Grace Kelly, qui est celle qui débloque la situation de manière inattendue.
Si le western est un genre éminemment masculin, il y a quand même quelques grands films où l’écriture des rôles féminins est très riche. Dans La chevauchée des bannis (1959) d’André de Toth, pareil, les personnages féminins sont hyper inspirants. Dans mon troisième tome, il n’y a pas d’héroïne et c’est un regret. Mais il y a certains univers où faire venir des personnages féminins, c’est historiquement impossible. Mon Lucky Luke est donc un mélange de tous ces grands films qui font partie du patrimoine mondial du cinéma.
Pour les amoureux de western, il y a tous ces clins d’œil à retrouver dans vos intrigues. Dans ce tome 3, il y a notamment le personnage de Jeremiah Johnson, héros du film éponyme de Sydney Pollack, sorti en 1972… Pourquoi l’avoir convoqué dans cette histoire ?
Dans mes trois tomes, j’ai essayé de nourrir un grand thème tout en explorant différents genres de western. Cette dernière histoire se déroule dans un paysage enneigé et l’histoire de Jeremiah Johnson incarne le sous-genre du western de trappeur, très ancré dans la nature. Ce film a émergé dans le contexte des années 1970, post-guerre du Vietnam, lors d’une prise de conscience que l’Amérique était parfois du côté des méchants. Ça a donné lieu à de grands films militants, comme Jeremiah Johnson. J’ai également puisé l’inspiration dans le film Little Big Man (1970), qui met la lumière sur les peuples premiers. J’avais envie de voir Lucky Luke dans cet univers.
Loin de faire l’apologie des États-Unis, votre western est critique à l’égard du capitalisme grandissant dans le pays au cours du XIXe siècle. Ici, un certain Ronald Cramp, qui souhaite annexer le Canada, en est l’incarnation… ça résonne avec l’actualité. L’avez-vous imaginé ainsi ?
J’ai écrit le scénario entre les deux mandats de Donald Trump, sans savoir s’il allait être réélu. Lors de son premier mandat, en 2016, il y a eu la plus grande manifestation d’Amérindiens de tribus différentes, unis pour protester contre le projet de pipeline sur leur territoire. Aujourd’hui, je suis mitigé, mon amour du western est endommagé par ce qui se passe aux États-Unis. Je n’ai pas du tout envie de défendre leur politique et c’est aussi pour cette raison que mon grand méchant est un capitaliste américain, ADN de l’Amérique blanche colonisatrice et prédatrice. Ce que je mets en scène au XIXe siècle dans Lucky Luke se révèle tristement d’actualité.
Cet album marque aussi le retour des plus fidèles ennemis de Lucky Luke… les Dalton. Qu’aimez-vous chez ces personnages et dans leur relation avec le héros ?
J’attendais ce rendez-vous depuis longtemps ! Ils sont emblématiques de la série et j’avais envie de prendre au sérieux leur dangerosité. Ce Joe Dalton est quand même un mec violent. Et, en même temps, ils gardent cet humour, incarné par le plus grand, Averell, qui n’a pas tout compris, un peu comme moi quand j’étais petit. Avec Lucky Luke, sont-ils copains ou ennemis ? On ne sait pas trop… J’ai joué avec eux, on les voit arriver au fur et à mesure, avec leur silhouette au loin. Je voulais que Lucky Luke se fasse traquer. Ils ont ce truc très schématique en escalier. C’est vraiment un moment où le graphisme entre en connivence avec le lecteur et devient un sujet humoristique visuel. Pour moi, c’est un pur moment de plaisir, d’écriture, de dessin et d’aventure.
Qu’avez-vous pris le plus de plaisir à dessiner ?
Qu’est-ce qui ferait, par exemple, que j’aurais envie d’en refaire un quatrième ? [Rires] J’aime dessiner Lucky Luke sous toutes les coutures. J’aime bien l’entendre dire “Ouep”, le voir monter à cheval et taper un grand galop. C’est un pur plaisir ! Mais un des défis a été d’empêcher Lucky Luke de fumer ! C’est un acte fondateur dans l’œuvre de Morris. En 1983, l’adaptation de l’un de ses albums pour la télévision a poussé le dessinateur à troquer la cigarette de son héros pour une brindille. Priver mon cow-boy de clope, c’est comme lui retirer son revolver.
À ce moment-là, il y a comme une faille dans la compréhension de cette décision chez le personnage. C’est ça que j’ai voulu explorer dans le scénario. J’ai donc demandé à l’éditeur ce que je pouvais faire : ”Est-ce que j’ai le droit de lui faire rouler une cigarette ?” Oui. ”Est-ce qu’il peut tirer une bouffée ?” Non. “Est-ce qu’il peut en tenir une, mais sans l’allumer ?” Peut-être. Je me suis amusé avec la tentation. J’ai été un grand fumeur par le passé, donc j’ai mis Lucky Luke dans plein de situations que j’ai moi-même vécues… Comme sortir sous l’orage, en pleine nuit, pour trouver du tabac. Des anecdotes comme celle-ci, qui résonnent chez Lucky Luke, j’en ai encore sous la botte…