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Je suis drôle de David Foenkinos : que vaut son nouveau roman ?

Les héros de David Foenkinos ne sont pas comme les autres. Dans La délicatesse (2009), Nathalie tombe amoureuse de son collègue de bureau, Markus, un employé aussi maladroit et dépressif que loufoque et attachant. Dans Qui se souvient de David Foenkinos (2007), c’est lui-même que l’auteur projette en panne sèche d’inspiration et en crise de la quarantaine. Dans Numéro deux (2022), adapté au théâtre l’année dernière, on découvre l’histoire fantasmée de Martin Hill, celui qui a failli incarner Harry Potter à l’écran.

De ces destins boiteux, cabossés par les aléas de l’existence, David Foenkinos extrait comme personne une fragilité bouleversante. Cette fois encore, avec Je suis drôle, il use de tout son savoir-faire de romancier pour tisser une histoire, en apparence simple, qui, comme chaque fois, nous surprend et nous cueille.

Gustave Bonsoir

Son nom, déjà, laisse une impression mitigée. Gustave, écrit David Foenkinos, « paraît désuet pour un garçon né au début du siècle ». Quant à Bonsoir, on ne sait pas vraiment si l’on y trouve du charme ou du ridicule. 

À l’image de ces artistes aux enfances dramatiques, dont l’auteur fait la liste au début du livre, Gustave est orphelin à 5 ans. Tout ce qu’il garde de sa mère, emportée par un foudroyant cancer, est une lettre qu’il ouvrira des années plus tard. Son père, il ne l’a jamais connu. Le rayon d’espoir de ces années-là reste son adoption par Catherine et Jean-Michel, une directrice et un professeur des écoles.

C’est sur une blessure d’enfance que David Foenkinos construit la vocation de son personnage. Hanté par la peur d’être abandonné, Gustave Bonsoir trouve très tôt dans le rire un bon moyen de s’assurer l’amour et l’affection des gens. Il devient le boute-en-train de ses années de collège et lycée. Le garçon populaire. Sa vocation naît peu à peu. Il s’installe à Paris et décide de se lancer. Mais les déconvenues arrivent. Gustave se découvre un trac incurable. Il enchaîne les échecs. Collectionne les ridicules. Pour quelqu’un qui voulait être comique, il dégage une spectaculaire impression de tristesse.

Tendance comique

En imaginant un comique doué d’un extraordinaire penchant pour la tristesse, David Foenkinos, qui s’est plongé dans les biographies d’humoristes, leur rend un hommage drôle et caricatural. Qui ne sait pas que Louis de Funès était sinistre lorsque les caméras n’étaient pas allumées ?

Il saisit également une tendance de l’époque. Selon un sondage Ifop de 2024, 68 % des Français se déclarent fans de stand-up. Des humoristes célèbres ont ouvert leur propre lieu, comme Fary et son Madame Sarfati, Kev Adams et le Fridge Comedy Club ou Shirley Souagnon avec le Barbès Comedy Club.

Et il n’oublie personne. Pas même ces « gens, entre 30 et 50 ans » que l’on connaît tous, qui décident de quitter leur job corpo pour renouer avec une passion d’enfance. « Max était l’un des soldats de cette armée du rire, ayant quitté une position confortable pour se confronter à son désir profond. »

Des fables étranges

Si on a lu d’autres livres de David Foenkinos, on sait à peu près comment fonctionne la mécanique. Il paraît installer le décor en accéléré. Son style est ultrasimple. Parfois trop. À certains endroits, lorsqu’il parle, par exemple, de la lumière d’une salle de spectacle en la décrivant comme « terriblement crue », on se dit que l’auteur de Charlotte (2014), prix Goncourt des lycéens et prix Renaudot, aurait pu faire un effort. 

Mais on oublie tout cela assez vite. Car la surprise ne tarde pas. L’auteur maîtrise avec ingénuité l’art de l’heureuse coïncidence. Ce léger pivotement narratif qui donne à ses livres leur relief émotionnel. Que faire du cas Gustave Bonsoir ? Comique affligé du comble de la tristesse ? Foenkinos va trouver.

L’auteur de Vers la beauté (2018) ne se range pas du côté du blockbuster épique et de ses héros qui font rêver. Mais il n’écrit pas non plus des livres tristes, qui donnent envie de se jeter par la fenêtre. Il a créé ses propres contes. Peuplés de personnages incroyablement mélancoliques et malchanceux, pas gâtés par la vie, qui finissent, d’une manière ou d’une autre, par retomber sur leurs pattes. Au fond, il fait preuve d’un grand optimisme. Qu’un type comme Bonsoir arrive à s’en sortir, même si ce n’est pas exactement comme il l’aurait espéré, envoie quand même un message positif.

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David Foenkinos, Je suis drôle : de quoi parle son nouveau roman ?

Faire rire pour exister : c’est autour de cette idée que s’articule le nouveau roman de David Foenkinos, Je suis drôle, publié le 2 avril aux éditions Gallimard. À travers le parcours de Gustave, l’écrivain esquisse un récit où l’humour devient à la fois un refuge, une stratégie sociale et un piège.

Que raconte l’histoire de Gustave ?

« Gustave a compris une chose essentielle : faire rire, c’est être aimé. » Le roman suit la quête de reconnaissance de son personnage principal. Convaincu que l’humour est la clé du lien aux autres, il en fait « sa force, son talent, sa politesse », jusqu’à en faire une identité à part entière. « J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui me font rire, ce sont peut-être même ceux que j’admire le plus », explique d’ailleurs le romancier à RTBF.

Mais si Gustave fréquente les comedy clubs et enchaîne les expériences, il ne connait jamais vraiment le succès. Foenkinos met ainsi en scène un personnage persuadé d’être fait pour une voie qui, en réalité, ne lui correspond pas.« Souvent, on fait fausse route et j’ai de la tendresse pour tous ceux qui s’y obstinent », explique l’auteur à Madame Figaro.

Pourquoi le rire comme sujet ?

Le choix de l’humour comme thématique centrale s’inscrit dans une observation plus large de l’époque.« Il y a une excitation générale du rire actuellement », analyse Foenkinos (RTBF). L’humour apparaît alors comme « le chemin le plus court pour créer une émotion » mais aussi comme une forme de protection.

Dans Je suis drôle, cette fonction est pleinement exploitée. Le rire devient « une valeur refuge nécessaire ». Le roman joue ainsi sur une tension constante entre légèreté et gravité, résumée par une citation de Samuel Beckett choisie en exergue : « Rien n’est plus drôle que le malheur. »

Qui est David Foenkinos ?

David Foenkinos a publié son premier roman en 2002 et signé, depuis, plus d’une vingtaine de titres. Il s’est imposé auprès du grand public avec La délicatesse en 2009, vendu à plus d’un million d’exemplaires et adapté au cinéma. En 2014, avec Charlotte, il gagne le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens.

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