Prolonger Gilead sans en répéter le point de vue : telle est l’ambition de The Testaments, nouvelle adaptation de Margaret Atwood, pensée comme un spin-off de La servante écarlate. Mise en ligne sur Disney+ le 8 avril, la série adopte une narration chorale et déplace son regard vers une génération née sous le régime. Mais qu’en est-il de June, protagoniste de l’oeuvre principale ?
Que raconte cette nouvelle série ?
L’intrigue se situe quelques années après les événements de l’oeuvre originale et suit principalement Agnes (Hannah), la fille de June, élevée dans les hautes sphères de Gilead, ainsi que Daisy, une adolescente vivant au Canada. À la différence de la série originale, centrée sur le seul point de vue de June, The Testaments adopte une narration chorale et multiplie les regards.
Elisabeth Moss dans The Testaments.
La protagoniste originelle n’est toutefois pas totalement absente. « June Osborne (…) fait une brève apparition dans les dernières minutes » du premier épisode, note Variety, lors d’un flashback situé au Canada. La série confirme ensuite ce retour dans l’épisode 3, où elle interagit directement avec Daisy et participe à son intégration dans la résistance.
Pourquoi ce retour, absent du roman ?
Dans le livre, June demeure pourtant une figure lointaine. L’adaptation opère donc ici un changement assumé : « Une des différences avec le livre, c’est la chronologie (…) nous, on a quatre ans. Du coup, c’était plus logique que June soit là », explique Elisabeth Moss dans Variety. « June est une telle ancre pour le personnage d’Agnes (…) que je ne pense pas qu’on puisse avoir cette histoire sans [elle] », précise de son côté Bruce Miller dans Deadline.
Elisabeth Moss dans la saison 7 de La servante écarlate.
Qui est June Osborne ?
Contrainte de devenir Servante sous le nom d’Offred, June Osborne est le personnage principal de l’oeuvre de Margaret Atwood. Arrachée à sa famille et soumise au système patriarcal fondé sur la domination des femmes, elle évolue d’abord dans une logique de survie.
Mais au fil du récit, elle devient une figure de résistance, impliquée dans des réseaux clandestins qui contestent l’ordre établi. Son parcours se construit autour d’une tension constante entre adaptation et révolte, avec un objectif qui traverse toute la série : retrouver sa fille, Hannah, enlevée et élevée au sein du régime.
C’est la nouvelle génération de Gilead. AvecThe Testaments, diffusée depuis le 8 avril sur Disney+, l’univers de La servante écarlates’étend à travers un spin-off directement adapté du roman de Margaret Atwood, publié en 2019 et porté par le même showrunner, Bruce Miller. Située une quinzaine d’années plus tard, la fiction s’intéresse à une génération née dans Gilead. Ce régime théocratique, né de l’effondrement des États-Unis sur fond de crise de fertilité et de radicalisation religieuse, organise la société selon une hiérarchie stricte. Épouses, Servantes, Tantes ou Marthas : chacune incarne une fonction assignée au service d’un ordre fondé sur le contrôle des corps.
Qui sont les Perles et les Prunes ?
Parmi les figures introduites dans le spin-off, il y a les « Perles ». Envoyées à l’étranger, notamment au Canada, elles agissent comme des missionnaires du régime. Leur rôle consiste à séduire et convaincre de jeunes femmes de rejoindre Gilead, en leur promettant protection et stabilité. Une fois sur place, ces recrues sont soumises à un processus de rééducation.
The Testaments
Les « Prunes » désignent des adolescentes issues des élites de Gilead, encore prépubères ou en transition vers le mariage, identifiables par leur tenue violette. Elles constituent une catégorie du système éducatif du régime, marquant une étape intermédiaire avant leur assignation définitive, le plus souvent vers le statut d’Épouse.
Comment Gilead recrute-t-il ses Servantes ?
Le recrutement des Servantes demeure l’un des mécanismes les plus violents. Ces femmes sont sélectionnées pour leur fertilité, souvent issues de l’ancien monde et jugées « coupables » selon les normes de Gilead.
Les Servantes dans The Handmaid’s Tale.
Elles sont ensuite formées dans des centres dirigés par les Tantes, où s’opère un conditionnement mêlant endoctrinement religieux et violence psychologique. Dépossédées de leur identité, elles deviennent des instruments reproductifs, assignées à un Commandant et soumises à la « Cérémonie ».
Dans The Testaments, ce système s’inscrit dans une dynamique plus large. D’un côté, une reproduction interne assurée par les Servantes. De l’autre, un recrutement externe orchestré par les Perles. Entre les deux, une hiérarchie intermédiaire de jeunes filles – des « Pinks » aux « Prunes », puis aux futures Épouses – qui illustre un conditionnement progressif dès l’enfance. À l’image d’Agnes, et des figures ambivalentes comme Tante Lydia, qui œuvrent en coulisses.
Portée par l’héritage d’une œuvre devenue culte, The Testamentsprolonge l’univers de La servante écarlate. Adaptée du roman publié en 2019 par Margaret Atwood et diffusée à partir du 8 avril sur Disney+, cette nouvelle série développée par Bruce Miller poursuit le récit original, quelques mois après la conclusion de l’adaptation télévisée.
Quand se situe l’histoire ?
The Testaments constitue une suite et se situe environ 15 ans après les événements initiaux. Ce saut permet d’intégrer les conséquences de la fin de la série originale, sans en reprendre tous les personnages.
Malgré les avancées obtenues à la fin de La servante écarlate – notamment l’affaiblissement du pouvoir central et la libération de certaines zones –, Gilead n’a pas disparu et continue d’exister, tout en révélant désormais ses tensions et ses fragilités. Cette continuité s’inscrit dans une logique déjà amorcée par le show précédent, qui avait dépassé le cadre du roman de 1985.
The Testaments
Cette nouvelle oeuvre abandonne June, protagoniste du premier récit, et déplace le centre de gravité vers une nouvelle génération. Le récit s’articule autour de jeunes femmes ayant grandi dans, ou à l’extérieur de Gilead, notamment Agnes, élevée au sein du régime et Daisy, qui vit au Canada. Leurs trajectoires, en apparence opposées, finissent par se rejoindre et dessinent un récit d’apprentissage.
Ce qui reste, ce qui change
Le lien le plus direct entre les deux séries repose sur le retour de Tante Lydia, déjà présente dans l’œuvre originale en tant que figure d’autorité chargée d’endoctriner et de surveiller les Servantes. Plus stratégique et plus ambivalente, elle agit au cœur du pouvoir tout en laissant entrevoir une forme de repositionnement.
The Testaments
En revanche, la narration évolue avec le passage d’un point de vue unique – celui de June dans La servante écarlate – à une structure chorale. The Testaments croise plusieurs trajectoires et offre ainsi une vision élargie du fonctionnement de Gilead, prolongeant les conséquences politiques et sociales laissées en suspens par la fin de la première série.
Si vous pensiez que The Handmaid’s Tale s’achevait par la chute du régime patriarcal brutal de Gilead, The Testaments est là pour rappeler que ce n’est absolument pas le cas. La saison 6 de la série culte proposait une note d’espoir, avec la libération de Boston par les rebelles, mais le pays n’était pas pour autant délivré. The Testaments se présente comme une suite qui s’intéresse aux adolescentes ayant grandi à Gilead. Ce n’était pas le cas des servantes de The Handmaid’s Tale, qui étaient des femmes libres et fertiles réduites à l’esclavage sexuel par un gouvernement misogyne et obsédé par son taux de fertilité.
Retour à Gilead
La gestation de The Testaments témoigne de la circulation créative entre les romans et les séries de cet univers dystopique : la première saison de The Handmaid’s Tale, créée par Bruce Miller en 2017, était adaptée du roman initial éponyme de Margaret Atwood, publié en 1985.
The Testaments.
Puis, la série a vogué de ses propres ailes pour les saisons suivantes, devenant un véritable phénomène culturel et accompagnant les mouvements #MeToo et les deux mandats présidentiels de Donald Trump aux États-Unis. Toute cette effervescence culturelle et politique a inspiré en retour Margaret Atwood, qui a écrit en 2019 The Testaments, alors que The Handmaid’s Tale était en cours de diffusion.
Dans le roman, qui prend en compte les développements de la série, l’histoire prend place 15 ans après la fin de cette dernière. Dans la série, cet écart est réduit à cinq ans. Bienvenue dans la prestigieuse et très stricte école de Tante Lydia (Ann Dowd), destinée à former les futures épouses des Commanders.
The Testaments.
Cette production chorale, chapeautée par Bruce Miller, suit en particulier les destins croisés d’Agnes MacKenzie (Chase Infiniti), une adolescente pieuse qui n’a connu que Gilead, et Daisy (Lucy Halliday), une « Pearl Girl », surnom donné aux jeunes étrangères qui subissent une « rééducation » au sein du régime théocratique.
De prime abord, on ne peut s’empêcher de se demander : a-t-on vraiment envie de retourner à Gilead ? Est-ce que tout n’a pas déjà été dit sur ce terrifiant régime durant les six saisons, inégales et éprouvantes, de The Handmaid’s Tale ?
Un changement de point de vue
Le principal intérêt de cette nouvelle œuvre, composée de dix épisodes pour sa première saison (trois épisodes initiaux diffusés le 8 avril sur Disney+, puis un rythme d’un épisode par semaine), réside dans son changement de point de vue.
The Testaments.
En effet, The Testaments adopte trois perspectives différentes, incarnées par des voix off : Agnes, une adolescente de Gilead (ses origines plus complexes sont révélées au cours de la saison) ; Daisy, une jeune femme ayant grandi à Toronto avant qu’un drame ne la laisse sans ressources ; et Tante Lydia, qui gère désormais l’école préparatoire des futures épouses de Gilead, surnommées les « Green », en référence à la couleur verte de leurs robes.
D’un côté, cette perspective inédite permet de s’intéresser à la première génération féminine endoctrinée à Gilead depuis l’enfance. De l’autre, contrairement aux servantes, la série se concentre sur le destin de jeunes filles de bonne famille, plus ou moins comparable à celui des jeunes femmes bourgeoises du XIXe siècle en Occident.
The Testaments.
La présence de Daisy, personnage considéré comme d’un rang inférieur, car étranger, et d’un casting de personnages aux origines diverses (comme Agnes ou Tante Vidala, le bras droit de Lydia, incarnée par Mabel Li) viennent contrebalancer ce focus sur les élites de Gilead. Mais, comme pour la série mère, cela implique de digérer une forte dissonance. Cet univers centré sur les violences patriarcales reste aveugle à l’un de ses corollaires terriblement d’actualité : le suprémacisme blanc.
Or, ces jeunes femmes sont élevées pour devenir l’équivalent des femmes blanches des maris esclavagistes du XVIIIe siècle. On leur apprend à (mal)traiter leur personnel : les Martha (des domestiques chargées du ménage et de la cuisine dans les familles des Commanders) et sans doute bientôt les Handmaids (elles existent encore et sont mentionnées dans la série).
Virgin Suicides à Gilead
Ceci étant dit, The Testaments possède des atouts, à commencer par son excellent casting de nouveaux visages : les actrices Lucy Halliday et Chase Infiniti portent solidement une grande partie de cette production sur leurs épaules, aux côtés de Rowan Blanchard et Mattea Conforti, qui sortent du lot des « Prunes » dans les rôles de Shunammite et Becka, respectivement la mean girl version Gilead et la BFF d’Agnes, qui nourrit des sentiments romantiques à son égard.
The Testaments.
Le casting de jeunes femmes est secondé par ceui des adultes, dont la toujours parfaite Ann Dowd dans le rôle de la crispante Tante Lydia. Le personnage, déjà bien exploré dans The Handmaid’s Tale, gagne en capital sympathie dans The Testaments. Elle apparaît moins illuminée que dans la série mère, moins sadique et de plus en plus consciente des failles du système auquel elle croit encore, ou peut-être déjà plus… De nouveaux flashbacks reviennent sur la fondation de Gilead et sur comment elle en est venue, par désir de survie, à devenir une figure éducative proéminente du régime autoritaire.
The Testaments.
La réalisation soignée et l’esthétique symétrique de The Testaments s’inscrivent dans la continuité de celles de The Handmaid’s Tale. Ses tons doux et sa photographie ouatée créent une ambiance vaporeuse et adolescente façon Virgin Suicides, mais aussi volontairement surannée. Comme dans le film iconique de Sofia Coppola, The Testaments a opté pour des choix musicaux décalés sur certaines scènes de transition clippesques (l’un des ADN de la série mère). Des sons rock alternatifs de groupes comme les Cranberries ou Alt-J viennent souligner la rébellion interne de ces jeunes femmes empêchées d’être des adolescentes et éduquées comme dans les années 1950.
The Testaments.
L’établissement de Lydia, où les futures épouses apprennent la broderie ou comment servir le thé, fait écho aux écoles d’arts ménagers, qui ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980. On y apprenait aux femmes à devenir de parfaites épouses et fées du logis, aux ordres de leur mari. Le régime dystopique de Gilead n’a rien inventé.
La religiosité et le tabou sur leur sexualité – quelle contradiction, alors qu’on attend d’elles qu’elles fassent des enfants ! – dans lesquels ces jeunes femmes sont éduquées résonnent aussi fortement avec le puritanisme américain qui effectue un come-back terrifiant depuis l’arrivée au pouvoir de Trump.
Un passage à l’âge adulte contrarié
Dans un régime qui essentialise les femmes, leur apprentissage apparaît comme une diversion en attendant le plus important : l’arrivée de leurs premières règles. Une serviette hygiénique blanche, du sang rouge. Des discussions à la fois inquiètes et excitées. De mémoire de sériephile, jamais un teen drama, genre pourtant centré sur l’adolescence, n’a filmé les règles féminines de façon aussi simple et réaliste.
The Testaments.
À Gilead, la première ménorrhée est accueillie par des cris de joie et un rituel bien précis. C’est le moment où les « Prunes », référence à la couleur de leurs tenues (que l’on peut aussi interpréter comme un clin d’œil au mouvement féministe et sa couleur violette) deviennent « éligibles » et peuvent revêtir une tenue verte dans l’optique de trouver un mari.
Nous voilà alors plongés dans un Bridgerton version dark : Agnes et les autres vont vivre leur premier bal, avec des partenaires de danse qui ont l’âge d’être leur père. Mais on leur dit que tout est normal et qu’elles doivent sourire.
The Testaments.
Malgré toutes les contraintes et humiliations que subissent ces jeunes femmes, leur infantilisation et leur éducation à l’effacement et au sacrifice, Daisy, Becka, Huldah et les autres restent des adolescentes, en proie à leurs premiers émois – Agnes en pince pour un garde, tandis que Becka a du mal à cacher son attirance pour Agnes –, à des accès de rage, à des amitiés intenses et à des désirs de rébellion plus fort encore que si elles avaient été élevées dans une démocratie.
À Gilead, elles apprennent à arborer un double visage. Mais, derrière les sourires et la bienséance, elles parviennent à se créer un langage adolescent et des codes qui n’appartiennent qu’à elle. C’est là que se niche toute la beauté de cette série, plus solaire que son aînée. Malgré l’environnement hostile, elle réserve en effet quelques séquences teintées d’humour.
The Testaments.
Faire preuve de sororité à Gilead, c’est déjà se révolter au cœur d’un régime qui divise les femmes pour mieux les dominer. Et s’il y a bien une chose que toutes les femmes ont en commun, c’est les violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent au cours de leur vie. Dans une intrigue qui prend une place de plus en plus importante au fil de la saison, la série aborde les violences sexuelles subies par les adolescentes et la façon dont Gilead y fait face.
Le syndrome The Handmaid’s Tale
Si l’univers tient la route et que l’on s’attache au fil de la saison au groupe d’adolescentes, on sent tout de même poindre certaines limites à The Testaments. Le personnage de Daisy semble une version rajeunie de June et le jeune garde Garth (Brad Alexander), dont s’éprend Agnes, fait quant à lui écho à Nick dans l’écriture de son personnage.
The Testaments.
Le risque de redite avec The Handmaid’s Tale réside aussi dans le fait que les personnages des deux séries possèdent le même but : faire tomber le régime de Gilead. Dès lors, on retrouve dans The Testaments des dilemmes (se sauver de Gilead sans ses proches ou rester se battre de l’intérieur ?) déjà explorés dans la série mère et des rebondissements potentiellement prévisibles, qui en deviennent agaçants.
Il aurait été plus intéressant de commencer cette nouvelle production juste après la chute de Gilead, pour explorer les inévitables résidus que laisse un régime comme celui-ci dans les esprits et les difficultés à recréer une démocratie, à abandonner tout un endoctrinement.
Le show nous réserve peut-être des surprises dans sa très probable deuxième saison : Disney+ n’a pas encore confirmé officiellement son renouvellement, mais l’équipe de production y travaille déjà. En tout cas, The Testaments devra prendre des risques pour ne pas tomber dans les mêmes impasses et incohérences que sa grande sœur. Mais l’espoir est permis, car, comme nous le dit Agnes en voix off : « Il n’existe rien de plus puissant qu’une adolescente. »