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Reçu aujourd’hui — 11 février 2026

« The Payback » : pourquoi (re)découvrir le chef-d’œuvre incandescent de James Brown

Par :import
11 février 2026 à 14:25

The Payback, sorti en 1973, ce sont huit chansons fabuleuses, typiques du groove inégalé de James Brown, d’une durée moyenne de neuf minutes. Cet album-concept s’inscrit dans un enchaînement hallucinant, entamé en 1970 avec Sex Machine, et qui s’achèvera en 1974 avec Hell.

En quatre ans, le parrain de la soul marquera à jamais l’histoire de la musique. The Payback s’écoute d’une traite, sans aucun blanc entre les morceaux. Aucun répit.

La mécanique implacable de The Payback

Sur cet opus, Mr. Brown est à son sommet. Ses performances vocales sont époustouflantes par leur originalité et leur puissance, notamment sur le terrible titre éponyme qui ouvre l’album. La guitare de Jimmy Nolan, soutenue par les cuivres, la basse de Sweet Charles Sherrell et la batterie de John Starks, assurent un funk furieux – désormais culte à l’ensemble de l’œuvre.

De son côté, Shoot Your Shot est tout aussi redoutable. Le saxophoniste Maceo Parker y assure des solos étincelants parmi les plus mémorables, tout comme le tromboniste Fred Wesley.

Sur Time Is Running Out Fast, ils trouvent l’espace pour improviser, dialoguer et s’exprimer, presque à bout de souffle. Un titre instrumental qui incarne à lui seul l’essence même de la musique funk, enraciné dans l’Afrique, et dans lequel Wesley occupe une place centrale – il a co-écrit l’ensemble de l’album.

Au sixième titre, alors que l’auditeur est déjà épuisé par tant de groove, le groupe assène deux coups fatals : Stone To The Bone et Mind Power, deux classiques du répertoire James Brown. Ici, les musiciens n’ont plus besoin de se parler. L’osmose est parfaite, précise et implacable.

Plus de cinquante ans après, The Payback inspire toujours la danse et la transe. On y trouve certains des morceaux les plus hypnotiques de James Brown – Stone To The Bone en tête.

Un album né dans la douleur et la révolte

À cette époque, le chanteur vient de perdre son fils dans un tragique accident de la route. Il puise dans ce drame la rage, la fureur et l’agressivité nécessaires pour un grand disque. Il enregistre d’ailleurs Forever Suffering, un titre poignant sur la souffrance et le manque d’un être cher.

Des pauses, des contre-temps, des solos : l’ensemble fait de l’album une œuvre immense. La flûte de St. Clair Pickney, la rythmique féroce et la reprise à 4’30 rendent Mind Power absolument insensé et définitivement intemporel.

Les textes, quant à eux, s’adressent directement à la communauté noire. Les thèmes principaux sont l’égalité, la trahison et résilience – il s’agit ici du vécu de James Brown. Sa colère, écrite noire sur blanc, se traduit aussi par des rythmes puissants qui font mal.

Les bouleversements politiques et sociaux sont alors profonds. Une période de récession s’ouvre, et les minorités ethniques – dont la communauté afro-américaine – sont les premières touchées. La vie devient encore plus dure dans les ghettos, comme à Harlem. Mind Power fait référence à ce contexte, s’adressant directement aux Afro-Américains.

« You see, in the ghetto you find a whole lot of crime » ou « If you don’t work, you can’t eat » : le ton est donné. Pour manger, il faut travailler. James Brown rappelle qu’avant les manteaux de fourrure, il a connu la rue et le labeur acharné.

Shoot Your Shot, de son côté, encourage les individus à affirmer leurs décisions et leurs désirs, sans se laisser influencer et subir les diktats d’autrui. Un message d’indépendance essentiel adressé aux Afro-Américains, dans une lutte – toujours actuelle – pour l’égalité et la justice.

The Payback voit donc le jour dans ce contexte tourmenté, et ses textes reflètent à la fois les états d’âme de l’artiste et les problématiques persistantes de la communauté afro-américaine.

De la soul au rap : l’empreinte éternelle de James Brown

Personne n’atteindra un tel niveau dans la musique noire au cours des décennies suivantes. Hell sortira un an plus tard, mais plus rien ne sera tout à fait pareil pour le chanteur. Le disco emportera tout sur son passage. Bien sûr, il enregistrera encore des chansons mémorables, mais aucun album n’atteindra une telle densité.

Il faudra attendre l’émergence du rap pour lui redonner du prestige et de la présence. Le duo Eric B. & Rakim triomphe en 1987 avec Paid In Full, grâce à leur titre I Know You Got Soul, construit sur le même modèle que le morceau de Bobby Byrd en 1971, produit par James Brown.

De la fin des années 1980 aux années 1990, les rappeurs sampleront abondamment la musique du « Godfather of Soul » : Dr Dre reprendra Funky Drummer sur son Let Me Ride en 1992, Massive Attack utilisera The Payback pour Protection en 1994, Outkast retravaillera Get Up On The Good Foot pour B.O.B. en 2000 – et la liste est encore longue, très longue.

The Payback, vinyle en édition limitée à paraître le 20 février.

« Parler plutôt que chanter, c’est mon refuge » : Dry Cleaning hypnotise le post-punk

Par :import
11 février 2026 à 10:50

Oubliez la rage du post-punk. Chez Dry Cleaning, la résistance se murmure et se scande avec le flegme d’un thé infusé trop longtemps. Lorsqu’on la joint par visio, la leadeuse Florence Shaw est à l’image de ce que l’on imaginait d’elle : habitée et résolument anti-étiquette. Elle est là pour nous parler du nouvel album du groupe, sobrement intitulé Secret Love, sorti en janvier 2026.

On y retrouve l’ADN du quatuor londonien : un rock anguleux, des guitares nerveuses et toujours ce spoken word qui sert de point d’ancrage à la musique. Mais Secret Love marque aussi une évolution nette dans la discographie de Dry Cleaning. Avec l’arrivée de la Galloise Cate Le Bon à la production, le son se fait ici plus chaleureux, flirtant parfois avec la pop, tout en conservant sa tension sèche et ce sens aigu de l’ironie so british. Autre nouveauté : Shaw ne se contente plus de parler, elle laisse parfois entrer la mélodie. 

Nous avons discuté avec elle de ses inspirations, de sa passion pour Bad Bunny et de ce « non-chant » si emblématique.  

L’album s’appelle Secret Love. Un titre qui évoque quelque chose d’intime, de romantique. De quoi s’agit-il exactement ?

Dans certaines chansons, il est question de sentiments très intimes – parfois romantiques, parfois simplement une forme de tendresse très chaleureuse. Des choses que l’on garde près de soi, non pas pour les cacher, mais pour les protéger. Quelque chose qu’on n’a pas forcément envie d’exposer au monde extérieur. Une sorte de jardin secret. 

Tu as souvent parlé de ta manière d’écrire tes chansons en collectant des fragments, comme des bouts de conversations entendues, des phrases lues, des petits détails du quotidien. Ce processus a-t-il évolué pour cet album ?

Oui, beaucoup plus de choses se sont écrites directement en salle de répétition. Au lieu d’arriver avec des éléments déjà collectés, j’écrivais davantage sur le moment, en réaction à la musique.

J’ai toujours assemblé mes textes dans la pièce, avec le groupe qui joue, mais là j’ai beaucoup plus écrit directement. J’ai aussi utilisé des objets que je collectionne, comme des cartes postales, des cartes de visite, pour m’inspirer, pendant que le groupe jouait. L’écriture était très immédiate sur cet album.

On a l’impression d’une écriture presque dadaïste. 

Oui, complètement. 

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Le groupe britannique Dry Cleaning

Plusieurs chansons évoquent la désinformation, les fake news. Est-ce l’air du temps qui t’a inspiré ? 

Oui, je me sens assez agressée par la quantité de messages auxquels on est exposés chaque jour. Et beaucoup sont malsains. Je ne parle pas forcément des réseaux sociaux. J’ai l’impression que les médias deviennent de plus en plus polarisés, sans laisser beaucoup de place à la nuance ou à la discussion. Tout est rapide, court, bruyant. Ça donne l’impression d’être enfermé dans une pièce remplie de gens qui hurlent en même temps. 

Rocks, extrait de l’album Secret Love

C’est votre premier album avec la musicienne galloise Cate Le Bon à la production. Qu’a-t-elle apporté de nouveau à Dry Cleaning ?

Elle a pris très au sérieux la dimension émotionnelle des morceaux. C’était quelque chose d’important pour elle. Cate a une capacité rare à comprendre à la fois le langage technique – le studio, la fabrication d’un disque – et ce qui vient des tripes. Dans Dry Cleaning, chacun a un peu son terrain de prédilection : certains sont plus techniques, d’autres plus émotionnels. Et elle parlait tous ces langages.

Elle a vraiment pris le temps de comprendre chacun d’entre nous. Et ça m’a immédiatement rassurée. Travailler avec un·e producteur·rice est toujours un pari, avec beaucoup d’enjeux, y compris financiers. Mais très vite, j’ai senti qu’elle était sincèrement touchée par la musique. Et ça change tout.

On continue de qualifier Dry Cleaning de groupe « post-punk ». Comment définierais-tu votre son aujourd’hui ?

Je n’ai jamais été très attachée aux genres. C’est paradoxal, parce que j’adore classer, organiser, trier… mais pas en musique.

J’ai toujours été plus intéressée par le contenu que par la forme : ce que quelqu’un dit, comment il le dit, la tension, l’émotion, plutôt que le style musical. Cela dit, les étiquettes sont utiles. Quand on a commencé, l’étiquette « post-punk avec voix parlée » a aidé beaucoup de gens à nous trouver. Donc je n’ai aucun problème avec ça. Mais notre « vraie » étiquette, si elle existe, reste à inventer.

Ce nouvel album est plus mélodique que les deux précédents. Quelles influences ont accompagné cette évolution ?

Il y a énormément de choses. J’adore les films du réalisateur suédois Roy Andersson, et notamment un documentaire sur sa manière de travailler, Being a Human Person. Il m’a beaucoup nourrie.

Il y a aussi ce documentaire complètement fou sur Elton John, Tantrums and Tiaras (1997), filmé par son compagnon avec une simple caméra. On le voit vivre, faire des crises, être drôle, très tendre… J’ai adoré.

Musicalement, Joanna Sternberg m’a beaucoup marquée. Ses chansons sont presque des pages de journal intime, très révélatrices, mais aussi très drôles, avec une vraie personnalité vocale.

Ta voix parlée est devenue une signature forte du groupe. Comment s’est-elle imposée ?

J’ai toujours aimé la musique avec une dimension parlée. Ça me semblait excitant, presque désobéissant. Gil Scott-Heron, The Last Poets, The Sunscreen Song de Baz Luhrmann, la chanson de The Orbs Little Fluffy Clouds… J’étais toujours attirée par ça.

Quand j’ai rejoint le groupe, Nick (Buxton, le batteur de Dry Cleaning -ndlr) m’a envoyé une petite playlist de voix « non conventionnelles », juste pour m’ouvrir l’esprit et me rassurer. Et tout à coup, cela m’est apparu comme un évidence.

Aujourd’hui, ma voix est plus mesurée, presque hypnotique, comme un mantra. C’est très apaisant, presque méditatif. J’y trouve beaucoup de plaisir.

Est-ce frustrant parfois de ne pas vraiment « chanter » ?

Pas du tout. Parce que je suis juste moi-même. Cette voix est déjà en moi. Chanter, au contraire, me fait me sentir plus exposée, plus vulnérable. Parler, c’est mon refuge. 

Y a-t-il un morceau qui représente le mieux Dry Cleaning aujourd’hui ?

C’est difficile d’en choisir un. I Need You revient souvent. Il est très méditatif, avec très peu de guitare, beaucoup de claviers, ce qui est inhabituel pour nous. On sort tous un peu de notre zone de confort sur ce titre.

Let Me Grow and You’ll See the Fruit est aussi une chanson importante : elle n’est pas radical, mais elle capture une ambiance que nous cherchions depuis longtemps. 

Comment imagines-tu ces chansons vivre sur scène ?

Avec beaucoup de contrastes. Des moments très calmes, quasi acoustiques, et d’autres très agressifs, presque sensoriels. J’aimerais pousser ces extrêmes, rendre les concerts plus dynamiques, presque théâtraux dans leur construction.

Tes textes sont souvent comparés à de la poésie. Que lis-tu en ce moment ?

J’aime beaucoup le travail de Ntiense Eno-Amooquaye, une artiste et poétesse basée à Peckham, membre du collectif Intoart. Ce sont des textes très courts, très précis, avec des juxtapositions étranges entre quotidien et imaginaire.

Je reviens aussi souvent à la poétesse américaine Chelsea Minnis, notamment son livre Baby I Don’t Care. Des poèmes indisciplinés, excessifs, très intenses, souvent autour de l’amour.

Quels albums t’ont accompagnée ces derniers mois ?

J’ai beaucoup écouté et adoré Just Another Diamond Day de Vashti Bunyan, surtout à l’automne 2025. J’ai aussi énormément écouté Bad Bunny l’an dernier. DeBÍ TiRAR MáS FOToS est un disque tellement formidable. Et toute l’esthétique visuelle et toute la direction artistique autour de cet album étaient vraiment inspirantes

Et puis l’album Non Stop Ecstatic Dancing de Soft Cell, Aphex Twin… J’écoute les mêmes disques encore et encore, au grand désespoir de mes colocataires.

As-tu envie de continuer à explorer de nouveaux sons, de nouvelles choses ?

Oui, j’adore aller ailleurs, être « débutante », apprendre de nouvelles choses. C’est même comme ça que je suis arrivée dans Dry Cleaning.

La tournée va prendre beaucoup de place, mais c’est aussi un moment propice pour lancer des projets parallèles, des expositions, des idées en gestation. J’ai plusieurs choses sur le feu pour cette année et c’est très excitant.

Reçu avant avant-hier

Inspirations, chansons-refuges et coups de coeur : Pierre Lapointe se confie

Par :import
5 février 2026 à 15:30

Vingt-deux ans après son premier album, Pierre Lapointe avance toujours à contre-courant. Le chanteur québécois revendique une œuvre hors des tendances, nourrie par le doute, l’humour et une curiosité insatiable pour les autres formes d’art.

À l’occasion de la ressortie augmentée – trois nouveaux titres – de Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, il se livre dans un entretien fleuve, lucide et généreux, où il est question de succès, de création, de collaborations improbables, de refuge émotionnel et de ce que signifie, aujourd’hui, faire des chansons qui durent.

Pierre, vous avez plus de 20 ans de carrière…

Je sais, je ne fais pas mon âge (rires).

Votre premier album est sorti en 2004. Qu’est-ce que le garçon photographié sur la pochette penserait de l’artiste que vous êtes devenu, 22 ans plus tard ?

Je serais fier et heureux de ce que j’ai fait, mais je ne comprendrais rien. Je regarderais les ventes de mes disques et serais extrêmement déçu. Je lui dirais : « Ça ne marche pas, ton truc ! » Je pense que j’aurais du mal à comprendre à quel point l’industrie du disque a changé. Aujourd’hui, le succès ne correspond plus du tout à ma conception du succès de l’époque.

Mais quand je verrais mes clips, mes pochettes, mes photographies et mes vêtements, je serais hyper heureux. J’hallucinerais. Ça donnerait lieu à une très grande incompréhension chez le « moi » jeune.

Vous ressortez une version digitale augmentée de Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé (2025). Certains morceaux avaient été initialement écrits pour d’autres. Qu’est-ce qui explique ce revirement ?

Je n’ai jamais nommé les personnes pour qui j’avais écrit ces chansons pour ne pas les mettre mal à l’aise. Par exemple, Difficile de ne pas perdre pied avait été refusée par un ami qui n’était pas dans le mood de la chanson à l’époque. Quand est venu le moment de la promotion, je lui ai demandé si je pouvais en parler. Il m’a dit : «  Il faut que tu t’arranges pour que je ne passe pas pour un con…« 

Certains morceaux ont été repris par d’autres après, ce qui m’amuse. Une chanson n’est jamais morte : elle peut changer de forme, revivre et se réinventer, comme les chansons des années 60 remixées dans les années 80 et réadaptées dans les années 2000 et 2020. C’est très écolo. Ça ne pollue pas, ça ne se périme pas !

Vous qualifiez ces chansons de « démodées ». Ce terme n’est-il pas un peu négatif ?

C’est un terme péjoratif, mais c’est mon humour. C’est ma vocation de publicitaire raté qui se défoule sur mes propres projets. Si on regarde à proprement parler les termes « mode » et « démodé », je suis démodé dans le sens où ce qui est à la mode, c’est la musique urbaine, l’electro, la K-pop… Les codes que j’utilise, ce sont ceux qui sont à la base de toute l’expression chansonnière. J’utilise le terme « démodé » pour faire réagir, pour provoquer la conversation. 

Je n’ai jamais vraiment été à la mode. Mes succès en France sont probablement liés à l’image que j’offre, lié à mon langage un peu d’une autre époque et ma poésie, peu courants dans la pop actuelle tandis que mon succès au Québec est presque accidentel.

Ce qui est drôle, c’est qu’en France, il y a une aura autour des stars. Quelqu’un qui est devenu incontournable dans son pays, c’est quelque chose de très attirant pour les Français. C’est une forme de carte de visite magique. Chez nous, au Québec, il n’y a pas ce décorum-là, à part peut-être pour Céline (Dion). Les artistes sont très accessibles. Il n’y a pas de star-system, et pas beaucoup d’argent. 

Vous avez écrit pour d’autres artistes comme Calogero, Bruel et Amanda Lear. Comment se sont passées ces collaborations ?

Ce sont eux qui m’ont approché. Bruel via son frère David-François Moreau, avec qui j’avais travaillé sur La science du cœur. Calogero avait vu mon show symphonique La Forêt des mal-aimés aux Francofolies et m’a demandé une chanson. 

 Lorsque l’album est paru l’année dernière, Amanda Lear a lu de nombreux articles à son sujet, entendu parler de moi de nombreuses fois dans la même semaine. Elle m’a alors envoyé un texto. J’étais dans un taxi, surpris. Son message disait : « Écrivez-moi une chanson ». Alors on s’est vus et j’ai écrit pour son album Looking Back. C’est le genre de personne que tu rencontres au Café de Flore et qui te raconte des histoires improbables. Je me sens très privilégié d’avoir des échanges de textos étranges avec elle (rires).

Et vos duos avec Clara Luciani, Mika ou Voyou ?

Avec Mika, c’était un trio de composition qui a abouti à un duo. Pour Mika, j’ai écrit la chanson avec deux Français : le guitariste de Clara Luciani, Benjamin Porraz et Alma Forrer. J’étais en train de faire l’album de Noël, Chansons hivernales. On s’est mis à écrire à trois, puis on s’est dit que ça ferait un bon duo. On a commencé à chercher des gens et on a fini par avoir Mika. Il était hyper cool et vraiment content.

Avec Clara, l’amitié a été immédiate. C’est une chanson écrite à 50/50, paroles et musique. On écrivait chacun de notre côté, puis on assemblait tout dans son appartement. Un jour, je repartais à 14 heures : je suis arrivé chez elle à 8 heures et on a terminé la chanson avant mon départ.

Quand elle est venue à Montréal, on l’a enregistrée. Étrangement, c’est moi qui chante dans les aigus et elle dans le grave. C’est très compliqué à chanter en live. Il faut une vraie dextérité – qu’on a tous les deux.

J’ai appris par un ami commun que Françoise Hardy était tombée sur la chanson et avait dit que c’était l’une des plus belles qu’elle avait entendues ces dernières années. Ça me rend très heureux, très fier.

Pour Voyou, c’est un peu la même chose. Il a assuré certaines de mes premières parties. On s’est retrouvés avec des amis, on s’est dit que ce serait bien de faire une chanson ensemble. On est entrés dans son studio, et ça s’est fait très vite.

Je l’ai retravaillée ensuite chez moi, parce que je sentais qu’on allait s’éparpiller. Je lui ai envoyé, il a trouvé ça cool. On ne l’a enregistrée que deux ans plus tard. Ce qui est drôle, c’est qu’on partage une fascination pour la musique brésilienne depuis longtemps. C’est cette rythmique, ce phrasé qui est ressorti, sans qu’on l’ait vraiment calculé.

Vous collaborez régulièrement avec des artistes issus des arts plastiques et du design. Qu’est-ce que ces croisements artistiques apportent à votre musique ?

Je me sens hyper privilégié parce que, pendant que je travaille avec ces gens-là, je les vois exercer. J’ai une petite collection d’œuvres d’art et je demande souvent aux artistes d’aller visiter leurs ateliers. Ce sont souvent des amis. Et puis on fait le même métier : on reste des artisans, peu importe le médium.

Ça m’a énormément enrichi de travailler avec des artistes, comme David Altmejd, un sculpteur canadien, et de voir comment il aborde son œuvre. Parfois, il travaille avec les yeux fermés ! Il y a quelque chose de mystique dans son travail. 

Et voir comment Jean-Michel Othoniel organise sa pensée, comment il injecte de la poésie dans des sculptures qui paraissent être de très beaux bijoux… Il y a une réelle poésie derrière.

Quand j’entends Sophie Calle, en sortant d’une de ses expositions, parler de ses œuvres et raconter des choses hyper drôles…

Pour être intéressant, il faut s’entourer de gens intéressants. Des personnalités fortes, qui regardent le monde un peu de biais, qui transforment un truc banal en quelque chose d’extraordinaire, déplacent juste un petit grain de poussière. Ça m’a aidé à assumer plein de choses par rapport à la création.

Matali Crasset est une des femmes les plus intelligentes que j’aie croisées dans ma vie. Elle a une façon d’organiser sa pensée qui me fascine. Et en même temps, lorsqu’on est à table, elle rit comme un enfant de cinq ans en train de jouer. Je trouve ça extraordinaire de connaître quelqu’un d’une telle intelligence, et qui a cette capacité d’être restée enfant. Aux deux extrêmes, mais pas en même temps.

Même si la musique fait partie depuis longtemps de votre vie, vous vous êtes tourné un moment vers le théâtre et le métier d’acteur. Vous a-t-on déjà proposé des rôles ? Est-ce que cela vous plairait ?

Au cinéma, ça m’est arrivé. Une fois, j’ai dit non. A ce moment-là, je ne pouvais pas. C’était un film avec Jane Birkin réalisée par Benoît Pétré (Thelma, Louise et Chantal). La liste des acteurs était incroyable. Mais je pense que je n’aurais pas tenu physiquement et psychologiquement. J’étais très fatigué à cette époque-là.

L’autre proposition, c’était un film québécois. J’avais passé une audition, mais je n’étais pas préparé.

Il y a peut-être quelque chose qui se prépare au théâtre… J’ai d’ailleurs l’impression que ce serait plus naturel que quelque chose se fasse au théâtre plutôt qu’au cinéma. Comme je n’ai pas de formation d’acteur, les gens n’ont pas forcément envie de travailler avec moi, parce que je ne serais pas capable, comme les acteurs, de proposer des choses…

Je suis apparu dans une web-série réalisée par Stéphane Lafleur, le chanteur du groupe Avec pas d’casque, Chef d’orchestre. C’est un être brillant. C’est lui qui a monté les films de Xavier Dolan. J’y joue mon propre personnage, évidemment : je suis chiant, j’ai un caractère de merde, je suis un être un peu névrosé qui pète les plombs pour rien. Alors que c’est tout le contraire de ce que je suis ! 

Vous vous adonnez aussi au dessin. Avez-vous eu envie de les présenter au public ?

Je ne sais pas quoi en penser. Je suis en questionnement. J’ai à la fois une envie folle, mais je n’arrive pas à mettre des mots sur ce blocage. Tant que je n’arriverai pas à mettre des mots, je n’irai pas.

Et utiliser un dessin pour l’une de vos pochettes ?

Même ça, je n’y arrive pas. Peut-être que j’ai trop d’amis dans le milieu de l’art, que j’ai vu trop d’expos. J’ai peut-être trop de connaissances en art et je deviens sans doute trop critique envers moi-même. C’est dommage, parce que je sens que je fais des choses possiblement intéressantes…

Qu’est-ce que vous avez envie que l’on retienne de ces Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé ?

J’espère que des gens vont vraiment associer des moments de leur vie à ces chansons-là. Que, dans dix ou quinze ans, ils aient envie de revenir vers certains titres — peut-être pas tout l’album — mais que, en les écoutant, cela devienne des chansons « refuge ». J’ai beaucoup de chansons refuge. Je crois qu’on devient mélomane, fan de certains artistes, grâce à ça. Barbara a fait des chansons refuge, Björk aussi. J’aimerais qu’ils se sentent mieux avec ces chansons.

Des coups de cœur à partager ?

Lou-Adriane Cassidy, qui a tout raflé. Elle a sorti deux albums l’année dernière. C’est une très bonne autrice-compositrice-interprète. Sur scène, c’est très fort. J’adore aussi Ariane Roy.

La nouvelle chanson québécoise passe beaucoup par les femmes. Elles ont étudié ensemble, ne se sont jamais lâchées. Elles ont commencé leur carrière solo au même moment. Je trouve ça bien, car ce sont des femmes qui ont de la gueule. 

C’est de la musique très savante, dans la construction des accords, les choix mélodiques et les arrangements. Ce ne sont pas juste des chanteuses : elles sont impliquées partout. Ça m’apaise de voir des gens comme ça, comme ça m’a apaisé de voir Hubert Lenoir ou Safia Nolin. 

En 20 ans, vous avez vu les réseaux sociaux prendre une place de plus en plus importante, avec les bons et les mauvais côtés. Qu’en pensez-vous ?

Moi, ça va. Les gens viennent un peu comme sur un babillard pour exprimer leurs joies ou, parfois, leurs déceptions. Mais dès qu’il y a un commentaire consciemment méchant, je le bloque.

À l’époque de Twitter, il s’est passé quelque chose au Québec. Des gens m’ont utilisé pour propager des discours de haine. Un jour, il était six heures, et, dans mon lit, j’ai supprimé mon compte sans rien dire à mon équipe. J’ai reçu un message me disant que j’avais quinze jours pour le réactiver. Je ne l’ai jamais fait.

Je n’entretiens pas vraiment de discussions avec les gens et je ne réponds pas forcément aux messages. J’ai réussi à trouver, depuis un an et demi, un ton, une forme de communication avec eux, à travers mes petites vidéos. Les gens se sont sentis interpellés, tout en gardant une certaine distance. 

Quand je vais sur les réseaux sociaux, je ne parle que des choses que je trouve belles, des gens que j’aime. J’ai une culture assez large et des avis tranchés. Ça m’a permis d’instaurer cette relation avec le public.

Je n’ai jamais vraiment signé d’autographes à la fin de mes spectacles… En revanche, quand j’ai le temps, je vais me changer et je reviens dans la salle pour discuter avec eux pendant trente à quarante minutes. On est au même endroit, on discute de choses souvent très brillantes. J’ai été épargné par la rage.

Inspirations pop, spiritualité et résistance poétique : Mika fait le point

Par :import
2 février 2026 à 15:35

Lorsque nous le rejoignons en backstage après une séance de dédicaces à la Fnac des Ternes, Mika croule sous les cadeaux. Bouquets de fleurs, peluches, lettres… Le dandy libano-britannique est incontestablement populaire, comme en témoigne la cohorte de fans qui l’attendent à la sortie, à côté de son taxi. Il faut dire que Mika est sur tous les fronts. Juré dans The Voice, engagements (il a par exemple été le parrain du Téléthon en 2024), il met sa notoriété au service des autres, tout en restant l’artiste solaire et flamboyant que l’on connaît.

Trois ans après son album Que ta tête fleurisse toujours, il présente un septième album, Hyperlove, sorti le 23 janvier dernier. Une ode à la passion ? Plutôt un album de transition, qui navigue entre euphorie et introspection, sur lequel Mika parle de nostalgie, désir et liberté sur des nappes de synthés rétro-futuristes et des sonorités qui le racontent intensément. 

Nous avons parlé avec lui de son mood actuel, de ses inspirations et de l’inspiration pop ultime. Rien que ça. 

Tu as appelé ton album Hyperlove. En quoi diffère-t-il de ce que tu as exploré dans tes précédents disques ?

Il y a le mot « love », évidemment, mais ce qui est drôle, c’est que je ne suis pas du tout à la recherche de l’amour au sens romantique, ni du romantisme dans cet album. C’est plutôt une quête de l’âme, un état des lieux de mon propre état d’esprit.

Je me demande : est-ce que j’ai encore la liberté d’esprit que j’avais avant ? Est-ce que mon âme est libre ? Est-ce que j’ai un cœur intense mais léger ? Tout ça me permet de mieux comprendre le monde autour de moi, mais aussi les relations et les liens invisibles qui se créent avec les autres.

C’est une forme de « reset » personnel, pour me donner les meilleures bases possibles pour les années à venir. J’aime ces albums de transition, où l’on suit l’instinct sans penser aux conséquences ni aux codes commerciaux.

On y perçoit parfois une forme de vibration douce-amère, presque de pessimisme… 

Je ne dirais pas pessimiste, plutôt réaliste, vu les temps qui courent. Comme une forme de résistance poétique face à certaines situations du monde que je n’aime pas.

Dire qu’on n’aime pas quelque chose, l’exprimer de façon éloquente, c’est déjà une manière de résister. Répondre poétiquement permet aussi d’imaginer un futur différent, ou au moins de le questionner. Donc non, ce n’est pas négatif : c’est lucide.

Est-ce que c’est l’amour romantique, familial ou spirituel qui t’a le plus inspiré ?

Plutôt la spiritualité.

Tu es croyant ?

J’ai la foi, mais je ne suis pas pratiquant. Et je ne suis pas très mystique non plus. Je me rends compte que ça peut sembler contradictoire d’écrire une chanson qui s’appelle Immortal Love, qui parle de l’âme éternelle, tout en disant que je ne suis pas mystique. Mais pour moi, c’est totalement cohérent.

Ça offre une perspective plus large, une vision à long terme, sans forcément passer par le mysticisme.

À quel point ton parcours multiculturel se retrouve-t-il dans la texture musicale de l’album ?

C’est la définition même du son de l’album. Il y a une ouverture à l’électronique, des chœurs, des touches orientales, un côté anglo-saxon, parfois plus latin dans les harmonies.

Ce mélange sert ce que je raconte, sans être enfermé dans un style précis. Je ne m’impose aucune contrainte sonore. Je viens de la musique classique, j’écris des chansons pop, mais je considère ma pop comme alternative.

Ces contrastes enrichissent la palette sonore, ce sont des parfums, des textures qui me définissent. Je ne veux pas me restreindre.

Quels albums pourraient être les parents spirituels de la pop intense d’Hyperlove ?

Je me suis beaucoup inspiré d’artistes qui ont fait des albums dans le vide, sans penser aux conséquences.

Il y a toute la musique classique et expérimentale, de John Cage à Steve Reich, en passant par Laurie Anderson. Ensuite, l’immensité et le côté rêveur des productions de Trevor Horn, que l’on retrouve chez Grace Jones ou sur Welcome to the Pleasuredome de Frankie Goes to Hollywood.

Et puis, dans la manière dont la voix dialogue avec les textures sonores, je dirais Talking Heads et David Byrne. Si je devais résumer : c’est joyeusement libre. Libéré, et libérateur.

Tu sembles critique vis-à-vis de la standardisation des albums à l’ère du streaming…

Oui, j’ai l’impression qu’il y a une réduction des palettes sonores aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi on se limite, alors que le numérique permet justement de faire rêver encore plus.

Streamer un album ne veut pas dire faire six titres. Au contraire ! On peut imaginer différentes versions de disques, des albums longs, riches, généreux.

Tes pochettes sont toujours très travaillées. Quelles influences ont nourri l’univers visuel de l’album Hyperlove ?

Je me suis surtout inspiré de l’écriture. D’un journaliste en particulier : Hunter S. Thompson. Il avait ce regard dystopique, drôle, vif, provocateur. Il a écrit Las Vegas Parano et collaborait avec le magazine Rolling Stone. Je me suis demandé à quoi ressemblerait une pochette d’album si Hunter S. Thompson en était l’auteur.

 Mika-hyperlove

On sait que tu es boulimique de musique. Quelles sont tes dernières grandes découvertes ?

Cameron Winter, le chanteur du groupe Geese, qui a sorti un album solo. Il est incroyable, totalement sans filtre et il n’a que 23 ans. J’attends vraiment de le voir en solo, parce que son expression artistique me fascine. C’est ce qui m’inspire le plus en ce moment.

Le vinyle est redevenu l’objet roi. Quelle pépite recommanderais-tu pour faire découvrir la pop à quelqu’un ?

Pandemonium Shadow Show de Harry Nilsson, sorti en 1967. Un album qui n’a pas marché à sa sortie, mais qui a redéfini la pop. Il est devenu l’artiste préféré des Beatles, les a profondément inspirés, et a influencé la pop mélodique et psychédélique pour les décennies suivantes. Un disque qui n’a pas seulement marqué cinq ans de musique, mais quarante. Incontournable !

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