Séries d’anthologie : laboratoire créatif ou machine à franchises ?
La série d’anthologie se distingue par son format bouclé et des récits divers, reliés par un lieu (la chaîne d’hôtels de luxe dans The White Lotus), un genre (American Horror Story et l’horreur) ou un motif (les relations amoureuses contemporaines dans Easy).
Chaque épisode ou saison raconte une histoire feuilletonnante avec des personnages qui ne reviendront pas par la suite. Si l’anthologie peut paraître moderne, tant elle semble avoir le vent en poupe ces dernières années, elle est en réalité aussi vieille que la démocratisation des postes de télé dans les foyers, durant les années 1950 !
Aux origines de l’anthologie en série
Les premières anthologies sont épisodiques et reliées par un genre. Chaque épisode d’Alfred Hitchcock Presents (1955-1962) commence par l’apparition du célèbre cinéaste sur le son de la Marche funèbre d’une marionnette de Charles Gounod. Il présente au public l’histoire du jour, souvent noire et qui se termine par une chute inattendue, et une morale qu’il énonce lui-même.
À la même époque, le narrateur et créateur Rod Serling traumatise bon nombre de téléspectateurs et de téléspectatrices avec l’anthologie d’histoires paranormales The Twilight Zone (La quatrième dimension en VF). Diffusée entre 1959 et 1964, elle marque les esprits par son atmosphère angoissante et ses dénouements stupéfiants. Des acteurs hollywoodiens, comme Robert Redford, Buster Keaton ou Dennis Hopper, viennent passer une tête dans la série.
Un pont entre le cinéma et les séries
Ces séries d’anthologie sont à la fois très populaires aux États-Unis et de véritables laboratoires d’expérimentation, avec une mise en scène soignée, confiée à des réalisateurs de renom. Alfred Hitchcock a réalisé lui-même 18 épisodes de sa série, et invité des cinéastes comme Robert Altman et Robert Stevenson à réaliser des épisodes, pour ne citer qu’eux.

La rencontre entre l’univers du cinéma et des séries s’est faite avec le format de l’anthologie. Les cinéastes y sont logiquement plus à l’aise que sur une série classique, puisqu’il s’agit à l’époque de raconter une histoire bouclée en un épisode, comme un film, mais en plus court. Dans les années 1980, Steven Spielberg, fan de la Twilight Zone, perpétue la tradition en créant l’anthologie Histoires fantastiques, attirant des réalisateurs comme Clint Eastwood ou Martin Scorsese.
Les ados des eighties grandissent avec les récits horrifiques des Contes de la crypte (1989-1996), dont chaque épisode est narré par un squelette flippant à l’humour noir. L’anthologie se révèle le format roi pour s’amuser avec des histoires au genre marqué, comme l’horreur ou le fantastique.
L’empire Ryan Murphy
Durant les années 2000, l’anthologie se fait plus rare. Le public s’habitue à des narrations feuilletonnantes (pensez Buffy ou Lost) qui le tiennent en haleine. Elle renaît de ses cendres au tournant des années 2010, avec des succès comme la précurseuse Black Mirror de Charlie Brooker, qui ausculte notre rapport anxiogène aux nouvelles technologies, ou la très léchée True Detective de Nic Pizzolatto, polar poisseux mené par un duo de flics iconique.

Mais c’est Ryan Murphy qui lance en 2011 un nouvel âge d’or de l’anthologie avec American Horror Story. L’histoire se déploie sur une saison entière, qui explore chaque fois un motif horrifique différent : la maison hantée, l’asile psychiatrique, la figure de la sorcière, etc. Succès au long cours, la série compte déjà 12 saisons (inégales) et une 13e est en préparation avec Jessica Lange.
Ryan Murphy s’amuse avec les codes de l’anthologie. Certains personnages reviennent d’une saison à l’autre, brisant l’une des règles du format. Mike White s’en inspirera avec The White Lotus (lancée en 2021) et la présence de Tanya (Jennifer Coolidge) dans deux saisons.
Et puis, le showrunner fait régulièrement appel aux mêmes stars d’une saison à l’autre, comme Sarah Paulson, Jessica Lange ou Emma Roberts, qui n’incarnent pas les mêmes personnages, créant une identité forte à AHS, par ailleurs esthétiquement reconnaissable. Les saisons sont parfois connectées entre elles par des lieux, des époques, des clins d’œil, ce qui permet aux fans de s’amuser en construisant des théories. Dans le sillage du succès d’AHS, Ryan Murphy fait fructifier son empire à grands coups d’anthologies en tous genres.
Repérant tout ce qui se fascine le grand public, il vend à Netflix la série Monstres (trois saisons depuis 2022), centrée sur l’histoire de tueurs américains ayant défrayé la chronique comme Jeffrey Dahmer ; à FX/Disney+, American Crime Story (2016-2021), série sur les grandes affaires criminelles américaines, comme celle d’OJ Simpson, Feud (lancée en 2017), anthologie sur des rivalités célèbres, puis Love Story (en 2026) et American Sports Story (lancée en 2024), qui explorent des histoires d’amour et des trajectoires sportives célèbres de personnalités américaines.
Anthologie mania
Boulimique de l’anthologie, Ryan Murphy a aussi lancé un spin-off à AHS, intitulé American Horror Stories (2021-2024), dans lequel il revient au format de l’anthologie épisodique, avec des histoires inspirées de faits divers ou de légendes urbaines. La mayonnaise n’a pas aussi bien pris qu’avec la série mère. Il faut dire qu’entre temps, la série anthologique Channel Zero (2026-2018) a exploré de façon plus convaincante les légendes urbaines et autres creepypastas.

Pour ce qui est de l’anthologie à épisodes, depuis le succès de Black Mirror, le public exige de la qualité, autant visuelle que narrative. En témoigne le succès de la série d’animation et d’anthologie de SF Love, Death and Robots, lancée en 2019 et produite par David Fincher. Ces courts-métrages, dark et surprenants, à la réalisation époustouflante, témoignent de la vitalité du format anthologique.
Pourquoi les diffuseurs adorent-ils les anthologies ?
Le retour en grâce de l’anthologie est aussi un signe des temps. Dans une industrie des séries où les budgets se resserrent, les plateformes et les chaînes recherchent la sécurité. Les diffuseurs rêvent tous de la perle rare : le succès déclinable à l’infini.
Comme pour les adaptations de livres ou les reboots d’œuvres cultes, les anthologies représentent une marque forte quand elles parviennent à durer. Même en France, le format s’impose avec le succès de la série Culte, lancée en 2024 et dont chaque saison retrace un phénomène de pop culture hexagonale. Les anthologies sont une forme de franchise.

À l’instar des miniséries, l’anthologie permet de varier les plaisirs côté casting, de s’offrir, le temps d’une saison, des noms prestigieux réticents à s’engager sur plusieurs années, et d’en faire un événement. Les annonces de casting d’American Horror Story ou The White Lotus sont savamment distillées sur de longs mois entre deux saisons pour faire monter la hype.
Dans une époque en grand besoin d’assurance et de contenu, l’anthologie s’est imposée comme l’un des formats phares des années 2010-2020. Au point parfois de sentir l’opportunisme à plein nez. Des séries comme True Detective et Acharnés ont ainsi été conçues comme des miniséries bouclées. Mais, devant leur succès international, leurs créateurs ont été pressés par les diffuseurs d’exploiter le filon, et cela se ressent à l’écran.
Les saisons suivantes de True Detective ont connu de sévères critiques et la saison 2 d’Acharnés, en dessous de la première (récompensée de huit Emmys et trois Golden Globes), risque de connaître une déconfiture similaire. Malgré un casting trois étoiles (Carey Mulligan et Oscar Isaac) et quelques bons moments, elle ne respecte pas complètement la promesse de départ de nous conter l’histoire de personnages dont la rage les emmène au point de non-retour.
Hybridation entre le cinéma et la série, l’anthologie peut briller par un champ des possibles créatif, tout en fidélisant un public amateur de récits bouclés, qui n’a pas forcément le temps ou l’envie de suivre toutes les saisons. Industrialisée à outrance ou utilisée comme outil de rebrand sans ambition autre que de produire du contenu premium (casting attractif, réalisation soignée, concept fun), l’anthologie devient alors le symptôme d’une époque de « copier-coller », incapable de se renouveler.