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Tout le monde a-t-il déjà oublié Stranger Things ?

21 avril 2026 à 06:00

Attention, cet article comprend des spoilers sur l’ensemble de la série !

Les simples notes de son générique composé par Kyle Dixon et Michael Stein donnent le ton : on ne « skipe » pas, on écoute tout, et c’est déjà très bon signe quand on veut se targuer d’être une série culte. C’est que, quand Stranger Things, « petit projet » des frères Duffer, débarque sur le catalogue de Netflix en 2016, c’est un choc culturel adoubé d’une popularité immédiate et mondiale. Ces enfants à vélo plongés dans un monde surnaturel avec une ambiance rétro deviennent quasiment les ambassadeurs de la plateforme de streaming et, s’ils ne sont pas les premiers, ils relancent assurément la fièvre « nostalgeek » qui anime encore aujourd’hui les séries et le 7e art.

La première saison qui a tant marqué.

Une décennie pile plus tard, toutefois, le doute s’installe : en dépit d’un succès titanesque, de records d’audience à se damner et d’une dernière saison sortie en plusieurs volets il n’y a que quelques mois – promue à grand renfort de campagnes publicitaires et de moments viraux faisant les beaux jours d’Internet –, l’engouement semble déjà… totalement retombé. Qui parle encore au quotidien, ou même de manière sporadique, de Stranger Things de nos jours ?

Ce grand écart semble poser une question centrale : Stranger Things est-elle une œuvre destinée à durer et marquer les mémoires… ou un simple produit représentatif d’une époque où tout se consomme vite, passionnément, puis s’oublie au produit suivant ?

Quelles sont les forces et les fragilités de la série ?

Dès sa première saison (la série en compte cinq en tout), Stranger Things est un phénomène culturel, de ceux qu’on décortique à chaque pause café ou récréation. Petit récap pour celles et ceux qui auraient raté des wagons : dans la ville fictive d’Hawkins, des phénomènes surnaturels apparaissent, entraînant la disparition du petit Will. Sa mère et ses amis n’ont jamais eu de cesse d’y croire : il n’est pas mort. Juste quelque part, ailleurs. Plus précisément, dans l’Upside Down, le Monde à l’envers dans la langue de Molière. Grâce à l’aide d’une mystérieuse jeune fille aux pouvoirs télékinésiques, ils se lancent alors à sa recherche.

Impossible de ne pas être touché, tant par l’intrigue que par le casting, rempli d’acteurs brillants malgré leur jeune âge. Les adultes, eux aussi, sont forcément piqués en plein cœur, tant la nostalgie des années 1980 (l’esthétique pop rétro, les lumières, les références par myriade à Stephen King, David Lynch ou Steven Spielberg) est omniprésente. Si nombre de moments ont marqué les spectateurs, beaucoup de fans sont d’accord pour dire que la saison 4 a été un virage. Un ennemi fort et troublant d’aura, Vecna, une intrigue qui renoue avec l’horreur…

Bien qu’il ne s’agisse pas de la préférée de Gilles Vervisch, l’auteur de Stranger Philo, paru aux éditions Flammarion, comprend la bascule : « La saison 4, avec la place particulière qu’elle donne à la musique, me paraît effectivement être parvenue à ses fondements : la nostalgie, où la musique n’est pas qu’une illustration, mais un personnage, avec cette fameuse scène “iconique” de Max en pleine lévitation et la chanson de Kate Bush [Nous reviendrons sur ce point, ndlr]. Et ce personnage marginal d’Eddie Munson, très apprécié par les fans. C’était fort. »

Culture ou consommation ?

Seulement voilà, Stranger Things a les qualités de ses défauts autant que les défauts de ses qualités. Sa hype, notamment, est toujours très concentrée dans un espace-temps resserré. Si chaque saison devient virale, elle disparaît de l’espace culturel à vitesse grand V, sitôt consommée. Contrairement à d’autres shows diffusés sur la durée, son impact est intense, mais fatalement moins ancré. Logique : elle est binge-watchée en quelques jours avant d’être remplacée par une autre série phénomène, c’est la base même du système Netflix.

Will découvre ses pouvoirs dans Stranger Things.

Preuve que le statut populaire n’est pas un raccourci vers le culte. « Ce modèle de “consommation” tue, sinon le culte, du moins la culture. C’est ce que dit Hannah Arendt dans La crise de la culture, qui critique la société de consommation ou la culture de masse, et s’oppose à la pop culture, rappelle notre expert. Elle oppose la consommation, qui consiste à détruire les objets, à la culture qui est faite pour durer (comme les chefs-d’œuvre). Le propre de la culture, c’est donc la durée. Tandis que la consommation détruit son objet. Aujourd’hui, quand on a fini une série, on dit : “J’ai fini cette série, qu’est-ce que je peux regarder maintenant ?” »

Des scénaristes trop frileux ?

À ceci s’ajoute un autre problème, plus particulier au programme qu’à la plateforme de streaming elle-même : son processus de diffusion. L’attente entre chaque saison peut être très longue. Dans le cas de Stranger Things, comptez trois ans entre la saison 3 et la saison 4. Et à nouveau trois ans entre la 4 et la 5. « Loin des yeux, loin du cœur » : ce temps écoulé fragilise l’attachement du public et provoque des problèmes plus pragmatiques.

Les acteurs grandissent plus vite que prévu…

Forcément, les acteurs ne vont pas rester des enfants toute leur vie, sauf qu’avec toute cette attente, on ne les voit pas grandir au fil des épisodes, mais uniquement entre chaque saison. Et si voir des adultes qui ont dépassé la vingtaine jouer des lycéens est assez banalisé, ici, cela peut déranger le spectateur, qui, trahi, sort quelque peu du scénario. Enfin, beaucoup ont évoqué un certain essoufflement créatif, doublé de paresses scénaristiques et de répétitions. Surtout sur son ultime tour de piste : les scénaristes étant trop frileux à l’idée d’occire des personnages forts et de décevoir les fans, ont fait croire un nombre incalculable de fois aux décès de Steve ou Jonathan. Trop de suspense pour si peu ne provoque que de la frustration.

Un héritage réel, quoique diffus

Dire que le programme n’a aucun impact serait toutefois nier tout ce à quoi il a contribué. Comme évoqué plus tôt, Stranger Things a relancé ou appuyé bien des modes esthétiques, comme celles de l’utilisation des synthés, les références pop vintage, les lumières néon… ainsi que l’horreur et la nostalgie dans les programmes de manière plus générale (Locke & Key, The Haunting of Hill House).

Sadie Sink et Millie Bobby Brown.

Dans la dernière saison, bien qu’il soit assez maladroit, le coming-out de Will découvrant ses pouvoirs de manière quasi super-héroïque après un très joli flashback sur son homosexualité continue à inspirer la communauté LGBTQIA+. Le casting, lui, a révélé ou confirmé de nombreux talents, comme, au hasard, Sadie Sink, que l’on verra bientôt dans Spider-Man: Brand New Day. Joseph Quinn, vu dans Gladiator 2 ou Les quatre fantastiques ; ou encore Joe Keery, qui brille également dans la musique avec son alter ego Djo. Et, en parlant de musique, on ne peut pas ne pas citer l’explosion des titres utilisés dans la bande originale, Running Up That Hill de Kate Bush et Purple Rain de Prince en tête.

Renaissance ou sacrifice ?

Enfin, Netflix compte bien continuer à exploiter l’univers et prolonger le succès, en proposant des spin-offs, suites et autres produits dérivés. Cela pourrait fonctionner, mais le risque est très présent. À Gilles Vervisch le mot de la fin : « L’exploitation de Star Wars par Disney a un peu tué le mythe et le désir, parce que c’est le désir qui fait le charme. Néanmoins, ça redonnera de l’actualité à la série, comme tous les spin-offs de Game of Thrones, qui sont plutôt réussis ; sans parler de Better Call Saul, une série aussi bonne, voire, pour certains, meilleure que Breaking Bad. En fait, tout dépendra de la capacité des showrunners à faire du neuf avec du vieux. Ils ne devront pas être trop prisonniers du passé, être capable de réinventer des histoires et, en même temps, de conserver l’esprit de la série – en l’occurrence, la nostalgie, complètement absente de la saison 5. »

Stranger Things – Chroniques de 1985.

Séries d’anthologie : laboratoire créatif ou machine à franchises ?

16 avril 2026 à 10:00

La série d’anthologie se distingue par son format bouclé et des récits divers, reliés par un lieu (la chaîne d’hôtels de luxe dans The White Lotus), un genre (American Horror Story et l’horreur) ou un motif (les relations amoureuses contemporaines dans Easy).

Chaque épisode ou saison raconte une histoire feuilletonnante avec des personnages qui ne reviendront pas par la suite. Si l’anthologie peut paraître moderne, tant elle semble avoir le vent en poupe ces dernières années, elle est en réalité aussi vieille que la démocratisation des postes de télé dans les foyers, durant les années 1950 !

Aux origines de l’anthologie en série

Les premières anthologies sont épisodiques et reliées par un genre. Chaque épisode d’Alfred Hitchcock Presents (1955-1962) commence par l’apparition du célèbre cinéaste sur le son de la Marche funèbre d’une marionnette de Charles Gounod. Il présente au public l’histoire du jour, souvent noire et qui se termine par une chute inattendue, et une morale qu’il énonce lui-même.

À la même époque, le narrateur et créateur Rod Serling traumatise bon nombre de téléspectateurs et de téléspectatrices avec l’anthologie d’histoires paranormales The Twilight Zone (La quatrième dimension en VF). Diffusée entre 1959 et 1964, elle marque les esprits par son atmosphère angoissante et ses dénouements stupéfiants. Des acteurs hollywoodiens, comme Robert Redford, Buster Keaton ou Dennis Hopper, viennent passer une tête dans la série.

Un pont entre le cinéma et les séries

Ces séries d’anthologie sont à la fois très populaires aux États-Unis et de véritables laboratoires d’expérimentation, avec une mise en scène soignée, confiée à des réalisateurs de renom. Alfred Hitchcock a réalisé lui-même 18 épisodes de sa série, et invité des cinéastes comme Robert Altman et Robert Stevenson à réaliser des épisodes, pour ne citer qu’eux.

The Twilight Zone.

La rencontre entre l’univers du cinéma et des séries s’est faite avec le format de l’anthologie. Les cinéastes y sont logiquement plus à l’aise que sur une série classique, puisqu’il s’agit à l’époque de raconter une histoire bouclée en un épisode, comme un film, mais en plus court. Dans les années 1980, Steven Spielberg, fan de la Twilight Zone, perpétue la tradition en créant l’anthologie Histoires fantastiques, attirant des réalisateurs comme Clint Eastwood ou Martin Scorsese.

Les ados des eighties grandissent avec les récits horrifiques des Contes de la crypte (1989-1996), dont chaque épisode est narré par un squelette flippant à l’humour noir. L’anthologie se révèle le format roi pour s’amuser avec des histoires au genre marqué, comme l’horreur ou le fantastique.

L’empire Ryan Murphy

Durant les années 2000, l’anthologie se fait plus rare. Le public s’habitue à des narrations feuilletonnantes (pensez Buffy ou Lost) qui le tiennent en haleine. Elle renaît de ses cendres au tournant des années 2010, avec des succès comme la précurseuse Black Mirror de Charlie Brooker, qui ausculte notre rapport anxiogène aux nouvelles technologies, ou la très léchée True Detective de Nic Pizzolatto, polar poisseux mené par un duo de flics iconique.

True Detective.

Mais c’est Ryan Murphy qui lance en 2011 un nouvel âge d’or de l’anthologie avec American Horror Story. L’histoire se déploie sur une saison entière, qui explore chaque fois un motif horrifique différent : la maison hantée, l’asile psychiatrique, la figure de la sorcière, etc. Succès au long cours, la série compte déjà 12 saisons (inégales) et une 13e est en préparation avec Jessica Lange.

Ryan Murphy s’amuse avec les codes de l’anthologie. Certains personnages reviennent d’une saison à l’autre, brisant l’une des règles du format. Mike White s’en inspirera avec The White Lotus (lancée en 2021) et la présence de Tanya (Jennifer Coolidge) dans deux saisons.

Et puis, le showrunner fait régulièrement appel aux mêmes stars d’une saison à l’autre, comme Sarah Paulson, Jessica Lange ou Emma Roberts, qui n’incarnent pas les mêmes personnages, créant une identité forte à AHS, par ailleurs esthétiquement reconnaissable. Les saisons sont parfois connectées entre elles par des lieux, des époques, des clins d’œil, ce qui permet aux fans de s’amuser en construisant des théories. Dans le sillage du succès d’AHS, Ryan Murphy fait fructifier son empire à grands coups d’anthologies en tous genres.

Repérant tout ce qui se fascine le grand public, il vend à Netflix la série Monstres (trois saisons depuis 2022), centrée sur l’histoire de tueurs américains ayant défrayé la chronique comme Jeffrey Dahmer ; à FX/Disney+, American Crime Story (2016-2021), série sur les grandes affaires criminelles américaines, comme celle d’OJ Simpson, Feud (lancée en 2017), anthologie sur des rivalités célèbres, puis Love Story (en 2026) et American Sports Story (lancée en 2024), qui explorent des histoires d’amour et des trajectoires sportives célèbres de personnalités américaines.

Anthologie mania

Boulimique de l’anthologie, Ryan Murphy a aussi lancé un spin-off à AHS, intitulé American Horror Stories (2021-2024), dans lequel il revient au format de l’anthologie épisodique, avec des histoires inspirées de faits divers ou de légendes urbaines. La mayonnaise n’a pas aussi bien pris qu’avec la série mère. Il faut dire qu’entre temps, la série anthologique Channel Zero (2026-2018) a exploré de façon plus convaincante les légendes urbaines et autres creepypastas.

Black Mirror.

Pour ce qui est de l’anthologie à épisodes, depuis le succès de Black Mirror, le public exige de la qualité, autant visuelle que narrative. En témoigne le succès de la série d’animation et d’anthologie de SF Love, Death and Robots, lancée en 2019 et produite par David Fincher. Ces courts-métrages, dark et surprenants, à la réalisation époustouflante, témoignent de la vitalité du format anthologique.

Pourquoi les diffuseurs adorent-ils les anthologies ?

Le retour en grâce de l’anthologie est aussi un signe des temps. Dans une industrie des séries où les budgets se resserrent, les plateformes et les chaînes recherchent la sécurité. Les diffuseurs rêvent tous de la perle rare : le succès déclinable à l’infini.

Comme pour les adaptations de livres ou les reboots d’œuvres cultes, les anthologies représentent une marque forte quand elles parviennent à durer. Même en France, le format s’impose avec le succès de la série Culte, lancée en 2024 et dont chaque saison retrace un phénomène de pop culture hexagonale. Les anthologies sont une forme de franchise.

The White Lotus.

À l’instar des miniséries, l’anthologie permet de varier les plaisirs côté casting, de s’offrir, le temps d’une saison, des noms prestigieux réticents à s’engager sur plusieurs années, et d’en faire un événement. Les annonces de casting d’American Horror Story ou The White Lotus sont savamment distillées sur de longs mois entre deux saisons pour faire monter la hype.

Dans une époque en grand besoin d’assurance et de contenu, l’anthologie s’est imposée comme l’un des formats phares des années 2010-2020. Au point parfois de sentir l’opportunisme à plein nez. Des séries comme True Detective et Acharnés ont ainsi été conçues comme des miniséries bouclées. Mais, devant leur succès international, leurs créateurs ont été pressés par les diffuseurs d’exploiter le filon, et cela se ressent à l’écran.

Les saisons suivantes de True Detective ont connu de sévères critiques et la saison 2 d’Acharnés, en dessous de la première (récompensée de huit Emmys et trois Golden Globes), risque de connaître une déconfiture similaire. Malgré un casting trois étoiles (Carey Mulligan et Oscar Isaac) et quelques bons moments, elle ne respecte pas complètement la promesse de départ de nous conter l’histoire de personnages dont la rage les emmène au point de non-retour.

Hybridation entre le cinéma et la série, l’anthologie peut briller par un champ des possibles créatif, tout en fidélisant un public amateur de récits bouclés, qui n’a pas forcément le temps ou l’envie de suivre toutes les saisons. Industrialisée à outrance ou utilisée comme outil de rebrand sans ambition autre que de produire du contenu premium (casting attractif, réalisation soignée, concept fun), l’anthologie devient alors le symptôme d’une époque de « copier-coller », incapable de se renouveler.

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