Tout le monde a-t-il déjà oublié Stranger Things ?
Attention, cet article comprend des spoilers sur l’ensemble de la série !
Les simples notes de son générique composé par Kyle Dixon et Michael Stein donnent le ton : on ne « skipe » pas, on écoute tout, et c’est déjà très bon signe quand on veut se targuer d’être une série culte. C’est que, quand Stranger Things, « petit projet » des frères Duffer, débarque sur le catalogue de Netflix en 2016, c’est un choc culturel adoubé d’une popularité immédiate et mondiale. Ces enfants à vélo plongés dans un monde surnaturel avec une ambiance rétro deviennent quasiment les ambassadeurs de la plateforme de streaming et, s’ils ne sont pas les premiers, ils relancent assurément la fièvre « nostalgeek » qui anime encore aujourd’hui les séries et le 7e art.

Une décennie pile plus tard, toutefois, le doute s’installe : en dépit d’un succès titanesque, de records d’audience à se damner et d’une dernière saison sortie en plusieurs volets il n’y a que quelques mois – promue à grand renfort de campagnes publicitaires et de moments viraux faisant les beaux jours d’Internet –, l’engouement semble déjà… totalement retombé. Qui parle encore au quotidien, ou même de manière sporadique, de Stranger Things de nos jours ?
Ce grand écart semble poser une question centrale : Stranger Things est-elle une œuvre destinée à durer et marquer les mémoires… ou un simple produit représentatif d’une époque où tout se consomme vite, passionnément, puis s’oublie au produit suivant ?
Quelles sont les forces et les fragilités de la série ?
Dès sa première saison (la série en compte cinq en tout), Stranger Things est un phénomène culturel, de ceux qu’on décortique à chaque pause café ou récréation. Petit récap pour celles et ceux qui auraient raté des wagons : dans la ville fictive d’Hawkins, des phénomènes surnaturels apparaissent, entraînant la disparition du petit Will. Sa mère et ses amis n’ont jamais eu de cesse d’y croire : il n’est pas mort. Juste quelque part, ailleurs. Plus précisément, dans l’Upside Down, le Monde à l’envers dans la langue de Molière. Grâce à l’aide d’une mystérieuse jeune fille aux pouvoirs télékinésiques, ils se lancent alors à sa recherche.
Impossible de ne pas être touché, tant par l’intrigue que par le casting, rempli d’acteurs brillants malgré leur jeune âge. Les adultes, eux aussi, sont forcément piqués en plein cœur, tant la nostalgie des années 1980 (l’esthétique pop rétro, les lumières, les références par myriade à Stephen King, David Lynch ou Steven Spielberg) est omniprésente. Si nombre de moments ont marqué les spectateurs, beaucoup de fans sont d’accord pour dire que la saison 4 a été un virage. Un ennemi fort et troublant d’aura, Vecna, une intrigue qui renoue avec l’horreur…
Bien qu’il ne s’agisse pas de la préférée de Gilles Vervisch, l’auteur de Stranger Philo, paru aux éditions Flammarion, comprend la bascule : « La saison 4, avec la place particulière qu’elle donne à la musique, me paraît effectivement être parvenue à ses fondements : la nostalgie, où la musique n’est pas qu’une illustration, mais un personnage, avec cette fameuse scène “iconique” de Max en pleine lévitation et la chanson de Kate Bush [Nous reviendrons sur ce point, ndlr]. Et ce personnage marginal d’Eddie Munson, très apprécié par les fans. C’était fort. »
Culture ou consommation ?
Seulement voilà, Stranger Things a les qualités de ses défauts autant que les défauts de ses qualités. Sa hype, notamment, est toujours très concentrée dans un espace-temps resserré. Si chaque saison devient virale, elle disparaît de l’espace culturel à vitesse grand V, sitôt consommée. Contrairement à d’autres shows diffusés sur la durée, son impact est intense, mais fatalement moins ancré. Logique : elle est binge-watchée en quelques jours avant d’être remplacée par une autre série phénomène, c’est la base même du système Netflix.

Preuve que le statut populaire n’est pas un raccourci vers le culte. « Ce modèle de “consommation” tue, sinon le culte, du moins la culture. C’est ce que dit Hannah Arendt dans La crise de la culture, qui critique la société de consommation ou la culture de masse, et s’oppose à la pop culture, rappelle notre expert. Elle oppose la consommation, qui consiste à détruire les objets, à la culture qui est faite pour durer (comme les chefs-d’œuvre). Le propre de la culture, c’est donc la durée. Tandis que la consommation détruit son objet. Aujourd’hui, quand on a fini une série, on dit : “J’ai fini cette série, qu’est-ce que je peux regarder maintenant ?” »
Des scénaristes trop frileux ?
À ceci s’ajoute un autre problème, plus particulier au programme qu’à la plateforme de streaming elle-même : son processus de diffusion. L’attente entre chaque saison peut être très longue. Dans le cas de Stranger Things, comptez trois ans entre la saison 3 et la saison 4. Et à nouveau trois ans entre la 4 et la 5. « Loin des yeux, loin du cœur » : ce temps écoulé fragilise l’attachement du public et provoque des problèmes plus pragmatiques.

Forcément, les acteurs ne vont pas rester des enfants toute leur vie, sauf qu’avec toute cette attente, on ne les voit pas grandir au fil des épisodes, mais uniquement entre chaque saison. Et si voir des adultes qui ont dépassé la vingtaine jouer des lycéens est assez banalisé, ici, cela peut déranger le spectateur, qui, trahi, sort quelque peu du scénario. Enfin, beaucoup ont évoqué un certain essoufflement créatif, doublé de paresses scénaristiques et de répétitions. Surtout sur son ultime tour de piste : les scénaristes étant trop frileux à l’idée d’occire des personnages forts et de décevoir les fans, ont fait croire un nombre incalculable de fois aux décès de Steve ou Jonathan. Trop de suspense pour si peu ne provoque que de la frustration.
Un héritage réel, quoique diffus
Dire que le programme n’a aucun impact serait toutefois nier tout ce à quoi il a contribué. Comme évoqué plus tôt, Stranger Things a relancé ou appuyé bien des modes esthétiques, comme celles de l’utilisation des synthés, les références pop vintage, les lumières néon… ainsi que l’horreur et la nostalgie dans les programmes de manière plus générale (Locke & Key, The Haunting of Hill House).

Dans la dernière saison, bien qu’il soit assez maladroit, le coming-out de Will découvrant ses pouvoirs de manière quasi super-héroïque après un très joli flashback sur son homosexualité continue à inspirer la communauté LGBTQIA+. Le casting, lui, a révélé ou confirmé de nombreux talents, comme, au hasard, Sadie Sink, que l’on verra bientôt dans Spider-Man: Brand New Day. Joseph Quinn, vu dans Gladiator 2 ou Les quatre fantastiques ; ou encore Joe Keery, qui brille également dans la musique avec son alter ego Djo. Et, en parlant de musique, on ne peut pas ne pas citer l’explosion des titres utilisés dans la bande originale, Running Up That Hill de Kate Bush et Purple Rain de Prince en tête.
Renaissance ou sacrifice ?
Enfin, Netflix compte bien continuer à exploiter l’univers et prolonger le succès, en proposant des spin-offs, suites et autres produits dérivés. Cela pourrait fonctionner, mais le risque est très présent. À Gilles Vervisch le mot de la fin : « L’exploitation de Star Wars par Disney a un peu tué le mythe et le désir, parce que c’est le désir qui fait le charme. Néanmoins, ça redonnera de l’actualité à la série, comme tous les spin-offs de Game of Thrones, qui sont plutôt réussis ; sans parler de Better Call Saul, une série aussi bonne, voire, pour certains, meilleure que Breaking Bad. En fait, tout dépendra de la capacité des showrunners à faire du neuf avec du vieux. Ils ne devront pas être trop prisonniers du passé, être capable de réinventer des histoires et, en même temps, de conserver l’esprit de la série – en l’occurrence, la nostalgie, complètement absente de la saison 5. »
