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Harris Dickinson : l’anti-golden boy britannique à la conquête d’Hollywood

Mannequin désabusé ou encore prince de conte de fées, Harris Dickinson aurait pu rester captif de sa propre image. Pourtant, son premier long-métrage Urchin – présenté au Festival de Cannes 2025 dans la catégorie Un Certain regard – révèle une autre facette : celui d’un acteur au physique de premier de la classe devenu cinéaste, porteur d’un engagement social assumé. En quoi ce jeune natif de Londres se distingue-t-il réellement ? Zoom sur une trajectoire singulière, où l’exigence artistique l’emporte résolument sur le confort des blockbusters trop lisses.

De l’ombre des Beach Rats à la lumière de la Palme d’Or

Beach Rats, 2017. Le premier grand frisson d’Harris Dickinson. L’acteur, alors tout jeune, crève l’écran en incarnant Frankie, un ado de Brooklyn en pleine quête identitaire. Pris dans une tourmente familiale, entre une mère aimante et un père mourant, le jeune homme noie son mal-être dans la drogue et les rencontres clandestines.

Dans ce film, réalisé par Eliza Hittman, l’intensité silencieuse de Harris Dickinson frappe déjà et ce rôle, viscéral, marque les prémices de son obsession pour les marginaux.

Avec son allure de golden boy britannique – qu’il met à profit en incarnant le Prince Philippe dans Maléfique : Le Pouvoir du mal en 2019 –, il ne se contente pas de jouer les beautés figées, mais préfère malmener son image en privilégiant des partitions sombres et fragiles. 

Et la véritable bascule s’opère sous la direction de Ruben Östlund. Le cinéaste suédois, passé maître dans l’art de la provocation, lui offre l’un des rôles principaux dans le grinçant Sans Filtre. Il y campe Carl, un mannequin niais, compagnon de l’influenceuse Yaya (la regrettée Charlbi Dean Kriek), propulsé malgré lui dans un luxe qu’il ne fait qu’entrevoir, devenant le miroir d’une époque obsédée par l’apparence et le statut.

Une satire sociale folle – prouvant chez l’acteur un sens de l’autodérision rare – qui se verra récompensée par la Palme d’Or lors du Festival de Cannes en 2022. Une consécration qui propulse Dickinson, l’installant définitivement comme l’un des nouveaux visages audacieux du septième art.

L’acteur devient cinéaste

Car il y a une forme de dualité fascinante chez Dickinson. Alors qu’il aurait pu se contenter d’enchaîner les rôles de jeunes premiers, on le retrouve derrière la caméra à seulement 29 ans avec Urchin, son premier film qui suit Mike (Frank Dillane), un jeune sans-abri luttant pour sa survie dans la capitale anglaise.

Formé à la RAW Academy de Londres, l’acteur a toujours baigné dans une culture de création. Comme il le confiait à Numéro en mai 2025 « Je ne dirais pas qu’être acteur n’était plus assez pour moi, mais l’envie de réaliser est présente depuis ma jeunesse. Si je suis honnête, c’était mon premier amour. Réaliser des courts-métrages, des vidéos de skate à l’âge de dix ans, j’adorais cela.« 

La genèse d’Urchin est alors irriguée par une quête de vérité prenant source dans des maraudes menées régulièrement par l’acteur, accompagné d’Under One Sky, une association londonienne. « Je suis toujours engagé. Quand je suis chez moi et que j’ai le temps, j’essaie toujours de donner un coup de main », confiait-il à Vanity Fair. Et c’est précisément ce regard authentique qui fait de son long-métrage un fascinant et puissant coup d’essai.

En choisissant la précarité urbaine comme sujet de son premier film, Dickinson s’inscrit dans la lignée du réalisme social britannique, héritage brut de Ken Loach. Sa caméra devient alors un outil d’engagement total, mue par la nécessité de raconter ceux que la société ne regarde plus. Plus qu’un exercice de style, Urchin est une leçon d’humanité, une preuve d’empathie qui ne s’apprend sur aucun banc d’école de théâtre.

Le nouveau « working class hero » d’Hollywood ?

Impossible de ne pas tracer un parallèle avec l’Irlandais Paul Mescal. Les deux jeunes acteurs, nous venant tout droit du Royaume-Uni, incarnent cette nouvelle génération qui refuse la facilité des franchises de super-héros pour privilégier des projets plus indépendants.

Une trajectoire exigeante qui porte ses fruits puisqu’on l’a vu franchir un nouveau cap majeur en 2025 avec Babygirl. Long-métrage dans lequel il joue le jeune amant de la légendaire Nicole Kidman. Une prestation aussi toxique qu’électrique qui l’aura définitivement installé dans la cour des grands, prouvant qu’il possède le charisme nécessaire pour conquérir l’impitoyable Hollywood.

Et la suite s’annonce historique. L’acteur britannique a été choisi par Sam Mendes pour incarner John Lennon dans le projet pharaonique des quatre films sur les Beatles prévu pour 2027. Un choix qui sonne comme une évidence tant il possède cette fibre Working Class Hero – titre du morceau culte de Lennon (1970) dénonçant les structures sociales et la déshumanisation des classes populaires.

Untitled Beatles Movie: John Lennon : Photo Harris Dickinson

Harris Dickinson en John Lennon © Sony Pictures

En digne héritier de la tradition britannique, Harris Dickinson ne se contente pas d’être l’acteur du moment : il façonne une carrière cohérente et engagée. Entre le bitume londonien et les projecteurs hollywoodiens, il sera indiscutablement l’un des artistes les plus passionnants à suivre ces prochaines années.

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David Lynch : par quels films commencer pour comprendre son cinéma (et ne pas devenir zinzin) ?

Si vous tentez de regarder la filmographie de David Lynch dans l’ordre chronologique, vous commenceriez alors par l’étrange Eraserhead (1977). Mais soyons honnêtes, ce dernier n’est pas facile à apprivoiser. Pour comprendre au mieux le cinéaste culte –disparu le 16 janvier 2025 – , il ne faut donc pas se fier au temps, mais à l’intensité de l’étrangéité. Suivez le guide !

La porte d’entrée en douceur : le Lynch narrateur

Avant d’être sacré roi de l’abstrait, David Lynch, également dessinateur, était un formidable conteur d’histoires. Alors, pour commencer ce marathon en douceur, oubliez les puzzles insolubles et concentrez-vous sur Elephant Man (1980).

Un film revenant sur l’histoire singulière de John Merrick (John Hurt), un homme défiguré, exhibé dans les foires victoriennes et recueilli par le docteur Treves (Anthony Hopkins).

Chef-d’œuvre d’émotion, linéaire et classique dans sa forme, ce long-métrage tout en noir et blanc, est idéal pour comprendre les prémices des obsessions lynchiennes. Une œuvre délicate, capable de toucher au cœur.

Une fois remis de vos émotions, enchaînez avec le film le plus accessible de la carrière du cinéaste américain : Une histoire vraie (1999). Produit par Disney (oui, vraiment), ce road-movie suit Alvin Straight (Richard Farnsworth), un vieil homme traversant l’Amérique sur sa tondeuse à gazon pour se réconcilier avec son frère.

Véritable bouffée d’air frais, ode à la lenteur et à la bienveillance, Une histoire vraie, nous donne à voir un Lynch apaisé filmant les visages et les paysages américains avec une tendresse infinie. Un long-métrage immanquable, tout simplement.

L’étrange s’immisce, le style se forge

Maintenant que vous êtes en confiance et acclimaté aux prémices de l’univers du cinéaste, il est temps de soulever le tapis pour découvrir les premières bribes d’étrangeté.

Place à Blue Velvet (1986) – pierre de Rosette de son cinéma – et à la naissance du style Lynch : banlieue américaine proprette en surface, mais pourrie de l’intérieur. Vous y suivrez Jeffrey (Kyle MacLachlan), un jeune homme qui trouve, dans un champ, une oreille. S’ensuivra alors une enquête qui le mènera vers une chanteuse de cabaret (Isabella Rossellini) et un gangster psychopathe (Dennis Hopper).

Dualité, violence sous-jacente et perte d’innocence, tout y est. Le long métrage – soit dit en passant incontournable – est le parfait mélange entre polar, humour noir et cauchemar éveillé.

Si vous avez survécu à l’ambiance feutrée de Blue Velvet, montez le volume avec Sailor et Lula (1990). Palme d’Or au Festival de Cannes, ce road-movie rock’n’roll et survolté suit la cavale amoureuse de deux jeunes amants (Nicolas Cage et Laura Dern). Un périple agrémenté de terribles tueurs et d’une mère hystérique.

C’est violent, drôle et peuplé de clins d’œil culturels immanquables. Un Lynch pop et flamboyant, parfait pour s’habituer à son style et à ses ruptures de ton.

Le détour spatial ou la commande maudite

Évidemment, il faut aborder le cas de Dune (1984), l’étape particulière de la filmographie de Lynch. Adaptation du roman culte de Frank Herbert, ce blockbuster de science-fiction a échappé au contrôle du cinéaste, qui a d’ailleurs beaucoup souffert de la production.

Si vous êtes un adepte du kitsch des années 80, et que vous êtes enclins à voir un Paul Atréides (Kyle MacLachlan) chevaucher des vers géants, le film saura satisfaire votre curiosité fascinante. Disclaimer, il est tout de même bon de savoir que Lynch considère ce long-métrage comme son seul véritable grand échec. À voir pour la culture.

Le labyrinthe mental

Vous voici arrivés au cœur du réacteur. Vous venez de pénétrer dans les méandres de cette filmographie, là où la logique narrative explose pour laisser place au rêve.

Tout commence avec Lost Highway (1997). Une sonnerie à l’interphone, des cassettes vidéo, un quotidien espionné et un drame. Le saxophoniste Fred Madison (Bill Pullman), accusé du meurtre de sa femme (Patricia Arquette), est conduit dans le couloir de la mort, avant de se muer en un autre homme…

C’est ici que David Lynch abandonne la ligne droite pour la boucle infinie. Véritable thriller paranoïaque et sensuel, porté par une bande-son métal-industrielle (Rammstein, Marilyn Manson), ce long-métrage vous fera douter de votre propre identité.

Si Lost Highway vous a conquis, alors vous êtes prêts pour le chef-d’œuvre absolu : Mulholland Drive (2001). Considéré comme l’un des meilleurs films du 21e siècle, le long-métrage est la synthèse parfaite de tout le cinéma de Lynch.

À Hollywood, une femme amnésique (Laura Harring) et une aspirante actrice (Naomi Watts) tentent de percer un mystère qui les dépasse. C’est beau, effrayant et totalement hypnotique. Ne cherchez pas comprendre rationnellement ce que vous voyez, mais ressentez le long-métrage pour ce qu’il est : une expérience sensorielle plus qu’une enquête.

Le dernier niveau, l’expérience radicale

Si vous êtes arrivés jusque-là, vous êtes un véritable Lynchien. Il ne vous reste plus qu’à affronter ses œuvres les plus radicales, dérangeantes, mais surtout uniques.

Félicitations, vous pouvez désormais remonter à la source avec Eraserhead (1977), son tout premier film. Cauchemar surréaliste en noir et blanc portant sur la paternité, le long-métrage met en scène Henry (Jack Nance), un jeune père devant s’occuper de son bébé mutant

Entre réalité oppressante et univers fantasmatique, cette œuvre d’art brute difficile d’accès demeure visuellement inoubliable.

Si vous êtes un aficionado de la série culte, ou si vous souhaitez simplement continuer votre épopée, jetez-vous sur Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992). Un préquel au ton sombre, désespéré et violent, racontant les derniers jours de la défunte Laura Palmer (Sheryl Lee).

Enfin, après avoir gravi le mont Lynchien, il ne vous reste plus qu’une ultime épreuve (et pas des moindres) : Inland Empire (2006). Ovni cinématographique, dédale infini, ce métafilm met en scène Laura Dern incarnant Nikki Grace, actrice principale d’un tournage supposé maudit.

Mise en abyme, exploration profonde de la psyché humaine : c’est l’expérimentation totale, le boss final qui vous retourne le cerveau. Ce long-métrage de trois heures vous demandera un lâcher-prise absolu, marquant ainsi la dernière étape d’une odyssée radicale qui scelle définitivement votre statut d’expert.

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