Les mangakas sont-ils menacés par les IA ?
Le forum reddit r/MangakaStudio est un espace dans lequel de jeunes artistes, dont nombre de dessinateurs japonais, partagent régulièrement leurs travaux et leurs réflexions. Dans ce lieu de débat, la question de l’usage des intelligences artificielles génératives pour assister la création de bandes dessinées, voire pour remplacer complètement les auteurs ressurgit régulièrement. L’immense majorité des utilisateurs est, au mieux, dubitative, mais le plus souvent hostile aux « mangas créés par IA ».

Les problèmes soulevés par les auteurs de r/MangakaStudio sont nombreux : usage de matériel sous copyright par les outils d’IA générative, rendus donnant un aspect générique et moyen aux œuvres, perte de capacité technique à dessiner pour les auteurs, etc. Parallèlement, la question se pose de plus en plus, dans la fiction comme dans la réalité : et si, demain, une partie, voire l’intégralité de la littérature japonaise était générée par des machines ?
C’est notamment le point de départ du manga Le dernier écrivain, qui paraîtra prochainement aux éditions Glénat. Dans ce dernier, un auteur voyageant 100 ans dans le futur se retrouve ainsi le seul à créer des histoires « à la main », dans un monde dans lequel la fiction est désormais synonyme de production entièrement mécanisée, à faible valeur artistique et sentimentale. Et dans notre réalité de 2026 ?
Des artistes plutôt hostiles aux mangas générés par IA
Du côté des mangakas déjà bien installés, plusieurs années après l’arrivée des premiers mangas complètement générés par des prompts, les IA génératives semblent représenter davantage une menace qu’une solution à des problèmes bien réels. Problèmes que l’industrie ne peut néanmoins pas ignorer, à commencer par une charge de travail bien souvent titanesque et la nécessité de produire parfois plusieurs dizaines de planches chaque semaine pour un marché habitué à la publication rapide et continue.
L’un des très rares dessinateurs à défendre publiquement l’usage de l’IA est ainsi Yoshimi Kurata, dont le travail est méconnu en France. Cet auteur de 70 ans, dont 45 ans de carrière, déclare ainsi : « L’assistance de l’IA me permet de continuer à produire des mangas. En vieillissant, ma vitesse de dessin a beaucoup ralenti. L’usage de l’IA me permettra de dessiner dix ans de plus. »

Néanmoins, si certains artistes ont effectivement évoqué la possibilité d’alléger certains aspects de leur travail en automatisant des tâches (retouches sur les décors, pose de trames, encrage…), d’autres sont vent debout contre l’arrivée de ces outils. En particulier parce que nombre d’entre eux ont déjà été plagiés par des internautes utilisant des outils d’IA générative et publiant du contenu très similaire aux leurs en ligne.
Hirohiko Araki, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure s’est par exemple longuement exprimé sur le sujet dans son récent livre New Manga Techniques : « Récemment, je suis tombé sur des images en me disant « tiens, c’est quelque chose que j’ai dessiné, non ? » avant de réaliser qu’il s’agit de dessins générés par IA […]. Ces faussaires pourraient très bien créer un écosystème où ils dominent complètement la création artistique, au point que leurs copies soient considérées comme les œuvres réelles. »

Il poursuit : « Et ces escrocs pourraient tout à fait optimiser l’utilisation et les failles du système légal pour “gagner” et engranger des fortunes. Mes propres droits sont protégés par les éditions Shueisha, mais ce n’est pas le cas de nombreux autres artistes qui pourraient à l’avenir rencontrer de graves problèmes légaux ! » Des craintes partagées par de nombreux pontes de l’industrie, dont Ken Akamatsu (Love Hina), Tetsuo Hara (Ken le survivant), ou encore Junji Ito (Spirale).
Et comme le souligne par ailleurs le youtubeur spécialisé dans l’industrie du manga, BoogieSnacks, dans une vidéo d’analyse sur le sujet, il y a deux problèmes majeurs avec les mangas générés par IA publiés à ce jour. D’une part, certains sont effectivement du plagiat et reprennent au moindre détail près des designs et des personnages créés par d’autres, en bénéficiant d’une législation assez floue sur le sujet au Japon.
Une pratique qui a par ailleurs poussé à certains mangakas éminents, comme Daisuke Moriyama, à retirer tous leurs dessins des réseaux sociaux. D’autre part, ces mangas tombent également souvent dans ce que le vidéaste qualifie de « Manga Slop » (sur le modèle de l’AI slop), que l’on pourrait traduire par « manga-poubelle ». Soit des productions de très faible qualité publiées sur des sites de manga en ligne à la chaîne. Et ce, avec une réception du public assez tiède. Néanmoins, tout le monde ne pense pas que l’arrivée de ce type d’outils soit une impasse totale pour l’industrie de l’édition au Japon.
Une industrie qui cherche à économiser sur les fonctions support et à protéger le droit d’auteur
Ces doutes, voire cette franche hostilité du milieu artistique, sont certes partagés par la plupart des éditeurs japonais, mais les industriels du milieu ont des positions moins catégoriques lorsqu’il s’agit d’aspects annexes à la création, comme l’édition ou la diffusion des œuvres. Certains acteurs du secteur ont ainsi souligné l’utilité des outils de traduction automatisée par IA.
Ces derniers permettent de publier quasi simultanément des versions anglaises sur des sites comme Emaqi ou Manga Plus, et de prendre de vitesse les pirates fournissant gratuitement des traductions illégales. Une façon de faire soutenue par le gouvernement japonais, mais combattue par l’Association japonaise des traducteurs, qui pointe en particulier le résultat parfois médiocre de ces traductions-éclair.

Il semble néanmoins que, sur le processus purement créatif – de l’écriture des histoires aux dessins eux-mêmes –, l’industrie du manga pousse peu à la création de contenus par IA, à l’exception notable de quelques webcomics génériques. Une frilosité que l’on peut imputer notamment aux risques légaux et au préjudice subi par les éditeurs, dont des éléments du catalogue sont réutilisés quotidiennement et sans autorisation par les IA génératives.
Les grandes firmes de manga cherchent donc plutôt à automatiser les fonctions support (correcteurs, traducteurs, personnel administratif) que les auteurs eux-mêmes et leurs assistants. Seules quelques startups comme en-dolphin proposent actuellement des outils de création assistés par IA, sans vraiment convaincre les poids lourds de l’édition. Le Japon demeure par ailleurs le pays développé qui, malgré sa réputation très « techno-optimiste », est le plus réticent à l’implantation des outils d’intelligence artificielle en milieu professionnel.
L’animation et les webtoons, porte d’entrée de l’IA dans le manga ?
Dans le domaine de l’animation, cependant, le recours à l’IA est largement plus développé, comme le soulignait déjà un reportage de France24 réalisé début 2025. L’industrie locale y est soumise à une très forte demande et à une explosion du nombre de productions (plus de 400 séries produites chaque année), sur fond de pénurie de main-d’œuvre. Un marché qui fonctionne à flux (très) tendu et qui a poussé nombre de studios sous-traitants à automatiser par IA un nombre croissant de tâches d’animation.

Or, si ces techniques permettent d’effectuer certaines tâches rapidement (génération de décors, de costumes ou de certaines étapes d’animation), elles privent également une partie des employés juniors de tâches qui leur étaient traditionnellement attribuées pour monter en compétence. Un fait qui commence à faire craindre une raréfaction du personnel qualifié pour « corriger les erreurs de l’IA »… Car le contenu généré ainsi produit un rendu qui laisse souvent à désirer et nécessite une importante correction par des mains humaines expérimentées. Plusieurs rapports pointent ainsi les risques d’un nivellement par le bas de la production animée si la pratique se généralise.

Cela pourrait-il arriver à l’industrie du manga papier ? Possible, si l’on en croit la voie choisie par la Corée du Sud pour la production de nombre de webtoons partiellement générés par IA, qui peinent pour beaucoup à produire un style identifiable et des histoires novatrices… Tout en noyant la production sous un contenu massif dans lequel il devient assez complexe de faire le tri. La faute à des processus de création très normalisés laissant assez peu de place à l’imagination ou à la créativité, et posant de vraies questions sur la légalité de la démarche.
Mais le Japon n’en est pas encore arrivé à ce stade, loin de là. Il semble pour le moment que si les outils d’IA ont largement investi des pans entiers de l’économie créative du pays (jeux vidéo, animation, design…), ils soient encore, sauf rares exceptions, laissés sur le pas de la porte des ateliers des mangakas professionnels. Et qu’un paysage éditorial entièrement robotisé, comme dans Le dernier écrivain, soit encore un horizon très lointain.